Photo © Renaud Camus
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Extrait de « L’Élégie de Budapest »
page 329

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«
Tristesse du voyageur, tristesse de ce pays, tristesse de cette histoire : ce 
sont au moins deux de trop. Analogue à l'archer de l'Eléate, un 
homme seul dans une après-midi creuse laisse courir sans fin cette 
impossible nostalgie, dont la cible est une ombre. Et c'est d'un autre 
hôpital qu'en ce mercredi 21, douce journée de l'équinoxe, 
je reprends cette lettre verte, sous le prétexte fantasque et 
spécieux qu'elle distrait ma faiblesse, et que vous écrire me rend 
au ventre un peu de cur défaillant. Nous avons certes connu, nous aussi, 
de grands désastres historiques, mais nous n'arrivons pas à 
considérer l'histoire, cependant, comme pouvant être 
irrémédiable; tandis qu'un homme dont les vingt ans seraient 
survenus vers 1940, ou 45, en ces régions, son entière existence 
aurait été gâchée, promise à sombrer qu'elle 
était, à moins qu'il ne s'exile, dans la sottise et dans la 
méchanceté grisâtre de ce monde, dans l'habitude 
forcée du mensonge, de la délation, du soupçon, dans cette 
effroyable défaut de saveur et de style qu'on voit ronger les vitrines, 
les intérieurs, les plats, les vêtements, les visages, les rues, 
les ciels, les couvertures des livres et les livres eux-mêmes, peut-
être. Est-ce que nous pouvons imaginer ce que c'est que de perdre un demi-
siècle, non pas pour un peuple (cela, ce ne serait que de l'histoire, 
justement, quelque chose que l'on lit dans les manuels et les chroniques), mais 
pour dix millions d'individus, pour dix millions de fois un individu, pour dix 
million de fois quelqu'un? Il n'y a que l'idée de la mort, sa 
menace, sa menace sur quelqu'un, sur dix fois quelqu'un, sur des 
dizaines de fois quelqu'un (mais chaque fois sur un seul), qui puisse, 
parce qu'elle est pire, parce qu'elle est plus claire et plus triste, nous faire 
comprendre et ressentir la tristesse dont ces pays sortent à peine.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus

Cet extrait a été proposé par VS.