Photo © Renaud Camus
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Extrait de « La Campagne de France (Journal 1994) »
page 228

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«
    Samedi 16 juillet, quatre heures de l'après-midi. Or, il arriva que se
présenta à Plieux, le mercredi 6 juillet au matin, dans les salles d'expo-
sition où s'affairaient les corps de métier en préparation d'un vernis-
sage qui devait avoir lieu le 9, un jeune homme que je pris pour notre
premier visiteur – un journal local, en effet, avait annoncé tout à fait à
tort que notre exposition d'Eugène Leroy serait ouverte à partir du
1er juillet.
 
    C'était un joli jeune homme très petit, bien bâti, qui, de remar-
quable, présentait surtout des yeux en amande qu'on eût crus presque
latéraux dans son visage, un nez aquilin, et des fesses d'un tracé si ferme
et si hardi qu'on les eût rencontrées sans surprise, plutôt, au bas du dos
d'un garçon de couleur.
 
    Ce n'était pas un visiteur, après tout. Il était envoyé en modeste
mission par un organisme tout à fait officiel, afin de s'acquitter auprès
de moi d'une tâche qui ne l'était pas moins, modeste et officielle. Il
s'agissait d'un intelligent compagnon, artiste je crois bien, peintre, et qui
s'était trouvé pour un mois d'été cette situation légère, prétexte à courir
la campagne aux frais de la République.
 
    Il se révéla spirituel, gentiment insolent, séducteur et brouillon dans
ses attitudes, contradictoire, même, parce que timide – mais de ce
travers-là se soignant avec énergie ; tant d'énergie et de résolution,
même, qu'après une petite heure de valse hésitation, dans mes apparte-
ments où nous étions passés, il se jeta sur moi, et particulièrement sur
une partie basse de mon individu, en déclarant qu'il ne savait pas très
bien comment il convenait de se comporter en pareil cas, mais que pour
sa part il était lassé des tergiversations où nous nous enlisions, et décidé
à prendre quelques risques. J'étais lassé non moins de nos palinodies,
impatient d'en sortir, et bien résolu à ne pas le laisser seul, lui, dans ses
initiatives une fois qu'il les avait prises. Bref, il se passa exactement ce
que de longs mois durant, à la campagne, on rêve de voir se passer, et
qui en général ne se passe guère : la survenue tout accidentelle et non
provoquée du plaisir. C'était un merveilleux sourire du sort.
 
    Je crois bien que nous fûmes un peu scandaleux, mais tant pis. J'étais
en effet occupé, quand survint le jeune homme, à diriger la mise en
place des tableaux sur les murs ; et les circonstances m'arrachèrent à
cette tâche, pour ma plus vive satisfaction, et pour l'agacement du
charpentier-maire et de ses acolytes, que ma disparition, dont la nature
leur fut assez transparente, j'en ai bien peur, mit au chômage technique.
 
    Il se passa deux ou trois heures avant que nous ne fussions de
nouveau sur pied, le jeune homme et moi.
 
    Il m'accompagna à Fleurance, où j'avais avec mon banquier un
rendez-vous que j'avais remis du matin à l'après-midi, à cause de son
arrivée. Puis il repartit pour la ville qui l'avait envoyé. Auparavant, il
m'avait dit qu'il souhaitait me revoir. Il m'avait donné un numéro de
téléphone, chez un autre garçon qui semble être son amant. Je ne l'ai
pas appelé. Il ne m'a pas appelé non plus. Il envisageait de venir passer
deux ou trois jours ici vers la fin de ce mois. S'il s'en tient à ce projet,
par bien des côtés séduisant, de graves complications nous guettent. En
août, il pense partir, « définitivement » dit-il, pour une île exotique et
lointaine, d'où je doute que puisse jamais sortir un grand art, même le
sien…
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus