Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Roman Roi »
page 368

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«
    – Je crois qu'elle en avait trouvé le modèle dans un magazine 
russe : une femme en avait fait construire un semblable dans la pampa argentine. Quoi 
qu'il en soit, Xénia n'avait probablement pas une idée très 
rigoureuse de ce qu'était Louis XV. Elle n'était jamais allée en 
France. D'ailleurs elle n'était jamais allée nulle part. Elle était 
la plus jeune fille du tsar et quand elle eut dix-sept ans on l'avait 
expédiée jusqu'ici et mariée à mon grand-père Charles 
qui l'adorait mais qui n'était pas, lui, le comble de la fantaisie, c'est le moins 
qu'on puisse dire. De toute façon, c'était le roi Frédéric qui 
décidait de tout , ou bien, pour certaines choses, sa femme, la reine 
Amélie, mon arrière-grand-mère. J'ai vécu près de la 
reine Amélie quand elle avait quatre-vingt-dix ans et elle était encore 
formidable, à quarante elle devait terroriser sa bru, la pauvre Xénia. Mais 
Xénia ne se laissait dominer qu'en apparence. Dans la vallée, elle 
n'était que l'ombre d'elle-même. Elle s'échappait, et elle revenait 
toujours à la montagne, à cheval ou en traîneau, ou même 
à pied. On dit que c'est la première femme qui ait atteint le faîte de 
la Stilla, et il ne doit pas y en avoir eu beaucoup d'autres depuis, ni beaucoup d'hommes 
non plus, d'ailleurs. Un grand nombre de paysans se souviennent encore d'elle, surtout en 
face, sur l'autre plateau : on l'appelait l'Amazone du Kärst. C'était une 
sorte de divinité des sommets, dont on respecte encore le temple. On n'a jamais 
rien pris ici et pourtant les portes ne sont jamais fermées, regardez, 
Homen… »

    Elles résistaient, mais c'était à cause du gel. Lorsqu'elles 
cédèrent, nous entrâmes dans une haute pièce octogonale dont la 
lumière, à cause du givre, sans doute, était celle d'un rêve, 
aveuglante à la fois et floue, trop blanche. Les meubles étaient une 
méridienne de velours grenat, très rebondie, avec des franges et de gros 
glands vieil or, un fauteuil crapaud du même grenat, un pouf et une table de 
toilette noire au miroir mobile, soutenu par des cygnes. Sur le plateau de marbre blanc 
étaient encore alignées des brosses à cheveux de différentes 
tailles, en ivoire aux incrustations d'argent. Une étagère biscornue portait 
des livres aux reliures roses, ou bleu ciel, ou vert pâle, dont la couverture 
s'ornait toujours d'une illustration dans un ovale argenté : livres 
français, instructions morales aux jeunes filles, contes exotiques tels que La 
Sorcière des Trois-Islets. Des châles épars s'observaient à 
la ronde, jusque sur un paravent laqué, aux motifs japonais presque éteints. 
Un escalier de fer, aux marches ajourées, en colimaçon, donnait accès 
au belvédère. J'oublie un gros poêle de porcelaine blanche, 
témoin effectif d'une improbable occupation hivernale.

    « On dirait que vous-même vous vous souvenez d'elle…

    – Je me souviens surtout d'une immense gravure qui était dans l'escalier, 
près de ma chambre, à Arkel, et qui sans doute y est toujours, mais j'ai 
changé de chambre. Xénia y est représentée sur son fameux 
traîneau aux nymphes, menée par son cocher russe qui était en Caronie 
la seule personne qui l'ait connue enfant, entre les valets en tricorne, à cheval, 
qui ont de la neige dans la moustache. C'est probablement à cause de cette gravure 
que je vous ai conduit ici. Xénia m'obsédait, quand j'avais dix ou douze 
ans. Pour nous, c'était à la fois Louis II de Bavière et Sissi, si 
vous voulez. C'est peut- être pour cela que le pauvre Charles, quand elle est morte, 
a accepté d'épouser une Wittelbach, Catherine, ma grand-mère, qui 
était la nièce de Sissi et la cousine de Louis II. Mais…

    – Elle, Xénia, elle n'avait pas eu d'enfants ?

    – Non, elle ne pouvait pas avoir d'enfants, alors que c'était tout ce que 
ses beaux-parents attendaient d'elle, sans doute. Elle n'était pas très 
heureuse. Mais en tout cas personne n'a connu ces montagnes comme elle ; surtout celles de 
l'autre côté de la Saudad, celles du Kärst. »
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus

Cet extrait a été proposé par VS.