Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Roman Roi »
page 419

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«
    Tous les Holtÿ sont débordants de vie et de gaieté, à 
commencer par le patriarche, le prince Jean, et par son épouse, Maria-Felicia, 
l'Italienne, celle par qui le scandale est arrivé, et qui ne s'en porte que mieux, 
apparemment. On comprend mal pourquoi Frédéric Ier et la reine Amélie 
se sont montrés si rigoristes quant à ce mariage-là, qui vraiment 
n'était pas plus choquant, tout le monde y songeait, évidemment, que celui 
d'hier. Maria-Felicia appartenait à une bonne famille de l'aristocratie toscane, 
presque comparable en noblesse à celle de Diane, bien qu'elle fût moins 
ancienne, peut- être. Elle ni le prince ne regrettent, certainement, d'avoir 
passé outre aux interdits parentaux. Ils vivent depuis un demi-siècle et 
plus dans le manoir qu'ils ont fait construire sur les pentes méridoniales du 
Hardak, Sholtö. Ils y ont élevé leurs nombreux enfants, qui tous ont 
fait les mariages les plus brillants, et dont la plupart sont encore auprès d'eux 
pour élever à leur tour une foule de petits-enfants et d'arrière-
petits-enfants, cette heureuse famille constituant hier, certainement, le groupe le plus 
uni et le plus heureux.

    Le prince Jean n'est revenu à Arkel que très rarement depuis son 
mariage, en 1886; la dernière fois au moment de la mort de sa mère il y a 
six ans. Il était très heureux de retrouver la maison de son enfance et il 
en montrait tous les recoins à sa femme comme eût fait un fiancé 
amoureux : ce qui ne pouvait pas manquer de toucher les jeunes mariés, qui les ont 
accompagnés dans leur visite nostalgique, émerveillée, et qui 
s'imaginaient, j'imagine, au bras l'un de l'autre dans soixante ans d'ici.

    Les plus jeunes fils, Eugène et Pierre, ont épousé des princesses 
de Bourbon-Sicile et de Bourbon-Parme, celle-ci sur de l'impératrice d'Autriche, 
qui n'ont pas trouvé indignes d'elles les rejetons d'une branche morganatique des 
Saxe-Aarchen. Mais l'aîné, Rodolphe, a épousé, lui, une 
descendante du maréchal Ney, Germaine, notre égyptologue, fille du duc 
d'Elchingen. Or Diane a découvert avec enthousiasme un autre élément 
de curiosité, pour elle, chez celle qu'elle n'appelle plus que « tante 
Germaine ». Tante Germaine est la nièce, par sa mère, d'un 
écrivain français, Roussel, extrêmement obscur, je crois bien, mais 
pour lequel les surréalistes tant admirés par Diane auraient la plus grande 
vénération. Cette fois, c'est la comtesse Sholtö qui a dû faire 
l'expérience de ce violent retournement de point de vue que Diane a l'habitude de 
nous faire subir :

    « Mon oncle Raymond ? Votre Majesté connaît mon oncle Raymond ?

    – J'ai beaucoup entendu parler de lui, oui, à Paris, par Roger Vitrac et 
par d'autres.

    – C'est vraiment la plus grande surprise de mon existence, qui en a pourtant 
connu quelques-unes. Entendre parler de mon oncle Raymond Roussel, au milieu des Alares, 
en pleine guerre, et par la nouvelle reine de Caronie, c'est à peu près 
aussi vraisemblable que les situations de ses romans et de ses pièces de 
théâtre. Et vous me dites qu'il est illustre ?

    – Il n'est peut-être pas illustre auprès d'un très large 
public, mais les écrivains français les plus importants aujourd'hui en 
parlent avec le plus grand respect, comme d'une espèce de génie.

    – Oh, si ma mère entendait cela !

    – Mais vous saviez bien qu'il écrivait ?

    – Bien sûr, mais ce n'était que l'une de ses bizarreries. Il 
dépensait des fortunes pour faire publier ses poèmes dans les journaux, et 
ses livres à compte d'auteurs. Et il louait des théâtres pour y faire 
jouer ses pièces, dont personne ne voulait. Il payait lui-même les acteurs, 
les metteurs en scène, les décorateurs, la publicité. Nous 
étions obligés d'assister aux représentations, et j'avouerai à 
la Reine que c'était une épreuve, non pas tant à cause des 
pièces elles-mêmes, qui n'avaient ni queue ni tête mais qui 
étaient assez distrayantes pour des enfants, mais à cause du public. Mon 
oncle avait le don de mettre le public en fureur. Les noms d'oiseaux tombaient de toutes 
parts, et les menaces de voies de fait. Et le lendemain c'était encore pire, 
lorsqu'arrivaient les journaux. Nous tâchions de les lui cacher, mais il n'y avait 
rien à faire, il voulait savoir ce qu'on disait de lui. Et bien entendu ce 
n'était que des horreurs. Ça nous faisait de la peine parce que nous 
l'aimions beaucoup. Il adorait les enfants, et il était très 
généreux, très drôle; beaucoup plus drôle, à mon 
avis, dans la vie quotidienne que dans son uvre, même… »

    Et la princesse Rodolphe de dresser pour nous, près d'une balustrade de la 
terrasse, au-dessus de la Saudad, un tableau complet des bizarreries de son oncle Raymond 
qui, si elles sont vraies, dépassent tout ce que j'ai jamais entendu. Le prince 
Rodolphe n'était pas le moins éberlué. Son épouse, semble-t-
il, ne lui avait jamais parlé de cet étrange parent. Mais il paraît 
habitué aux surprises continuelles qu'elle doit lui ménager. Pour autant 
qu'on puisse en juger, il est aussi amoureux d'elle que son père de sa mère.

    En tout cas les Holtÿ des quatre générations, par leur nombre, leur 
gentillesse, leur drôlerie, leur liberté d'allure, leur beauté 
souvent, à tous les âges, ont incontestablement, comme dit Diane, « tenu 
la vedette », après les mariés, tout au long de la journée d'hier.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus

Cet extrait a été proposé par VS.