Photo © Renaud Camus
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Extrait de « La Campagne de France (Journal 1994) »
page 302

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«
    Samedi 3 septembre, dix heures et demie du matin. Et pourtant,
paradoxalement, des moments qu'on pourrait presque dire de victoire…
 
    Les lettres recommandées s'accumulent, je ne peux plus faire de
chèques, je ne peux plus me servir de ma carte de crédit, la voiture n'a
plus de pneus qui vaillent – mais cette matinée est un enchantement
pur : l'enchantement de Plieux, la vie par-dessus les arbres.
 
    Dans ces hauteurs vastes de la maison, béantes, la lumière entre
partout, brumeuse et dorée. Elle est corps au même degré que le corps.
Tous deux sont de la même teneur d'être. Et cet être dont soi-même on
est pétri, il arrive en gloire des bois de Magnas, il se précipite à flots par
toutes les fenêtres ouvertes, il traverse en chantant la maison et va se
perdre au nord sur les hauteurs de Flamarens, où il claque joyeusement 
dans l'air, avec l'étendard rouge du château.
 
    La métaphore royale est la plus secourable, comme d'habitude. La
révolution gronde dans toutes nos provinces. Les loyautés les plus
solennellement promises se dérobent. Une conjuration de banquiers,
d'affairistes, de journalistes aigreux et de politicards opportunistes
pense nous chasser de notre trône. Leur sinistre affaire est faite, pour
ainsi dire. Mais nous sommes encore dans notre palais, même s'il
semble crouler de toute part. Nous marchons sans bruit dans ses salles
vides. La lumière reconnaît encore notre monarchie solitaire, et elle
nous appelle « mon cousin »…
 
    Ils croient à une absurde expérience économique, tous. Ils ne se
rendent pas compte qu'elle est métaphysique, et rien d'autre.
 
    De quoi ose-t-il se plaindre, se disent-ils : il vit dans un château, il
a une grosse voiture, une femme de ménage, une meute… Avec ce qu'il
gagne vraiment, il devrait vivre à Bagnolet dans un F3, et rouler comme
tout le monde en R9 ; et encore, même comme cela, il aurait sans doute
du mal à boucler ses fins de mois.
 
    Et bien sûr ils ont raison, mille fois raison. Mais je me refuse à cette
raison-là. Je me refuse à la contingence. Je me refuse à la détermination.
Non serviam. Je règne. Je n'habiterai pas la case minable où la réalité
sociologique, statistique, économique, et la réalité tout court, veulent
m'enfermer. Je ne répondrai pas aux questions de vos tests. Je ferai
mentir vos sondages. Je récuse les lois de votre crédit. Comment dit
Personne, exactement ? « Mon destin relève d'une autre Loi, dont vous
ignorez jusqu'à l'existence, et il est de plus en plus soumis à des Maîtres
qui ne consentent ni ne pardonnent. » (Pauvre Ophélie, qui, complice
du destin qui l'accable, commettait l'imprudence d'écrire en français,
sur ses enveloppes à Pessoa : Monsieur Ferdinand Personne, etc.)
 
    La matinée me donne raison. Les Maîtres ne sont pas la Présence,
Ils sont le présent. Hic et nunc, disent-Ils. Tous les demains sont abolis.
La lumière me sacre en secret. Les arbres savent, eux. Grande joie du
silence. Voyage officiel de l'âme : elle entre dans son véritable instant.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus