Photo © Renaud Camus
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Extrait de « La Campagne de France (Journal 1994) »
page 318

Voir la description du livre

«
    Dimanche 11 septembre, deux heures et demie de l'après-midi. J'avais
demandé à Flatters, qui parle couramment italien, s'il pouvait appeler
pour moi au numéro d'« Egidio », dans sa campagne du Latium : on y
tombe généralement sur sa mère, en effet, et j'ai du mal à me faire
comprendre d'elle.
 
    La dernière fois que j'avais parlé avec « Egidio » lui-même, il y a un
ou deux ans, il avait fait état d'une maladie mystérieuse, qui l'avait
beaucoup affecté, mais dont il se remettait lentement. Puis plus de
nouvelles. La pensée d'« Egidio » me revient souvent, liée à certaine
phrase de je ne sais quelle biographie de Cocteau, qui désignait
péremptoirement je ne sais plus quel boxeur noir américain comme la
grande expérience sexuelle de la vie du poète. « Egidio » représente
certainement la grande expérience sexuelle de ma propre vie : le plus
exactement (c'est-à-dire exagérément) conforme à l'archétype fantas-
matique ; le plus absolument disponible, le plus offert, de tous mes
amants.
 
    Flatters a téléphoné jeudi soir dans la province de Rieti. Il a essayé
de me joindre plusieurs fois depuis lors, en vain jusqu'à hier soir. Ce
qu'il avait à me dire ne m'a nullement surpris. Comme je l'avais prévu,
il a parlé à la mère d'« Egidio », qui a fondu en larmes pour lui apprendre
que son fils « était maintenant près du Christ », et cela depuis le
9 février dernier.
 
    J'ai essayé de me branler en pensant à lui, conformément à l'idée de
Flatters – encore une, encore lui – qui veut que la masturbation soit la
seule victoire possible du désir sur la disparition terrestre de son objet.
Mais je n'y suis pas parvenu.
 
    Que la mort, du moins, rende à notre ami mort, plâtrier romain, son
vrai nom : Domenico. Et qu'elle me le montre, aujourd'hui, traversant
à mes côtés, dans les deux sens, à travers la nuit romaine, le parc désert
de la Villa Borghèse, comme nous allions voir et revenions de voir, lui
et moi, dans une orangerie lointaine, une pièce bizarre autour du thème
de Lohengrin. Or c'était la première fois que Domenico allait au
théâtre. Et je ne serais pas étonné que ç'ait été la seule. Et de cette pièce
nous nous étions trouvés, tous les deux, les uniques spectateurs…
 
...................................................................................................................
 
    Ah ! Voilà. Je me suis rattrapé, avec l'aide des nombreuses photo-
graphies que j'ai de lui. Elles sont aussi intimes que la plupart des
images pornographiques, et pour moi non moins excitantes que plus
d'une, sinon beaucoup plus – cela, déjà, dans l'absolu. Mais en plus je
puis me dire, les contemplant, que ce corps je l'ai vraiment serré entre
mes bras, et combien souvent ! Que cette peau je l'ai caressée, que sur
cette épaule j'ai posé mes lèvres, et dans ces poils épais passé ma langue.
 
    Cendres, cette chair tendue, brune, luisante après l'amour ? Terre et
silence, nuit et vermine ces muscles ronds, ces fesses, ce torse, ces biceps
épais ? Cendres, peut-être, nuit et vermine – pour eux du foutre coule
encore, cependant, à des centaines de lieues, dans des pays dont ils ne
surent même pas le nom, sous un ciel qui les cherche en vain.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus