Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Esthétique de la solitude »
page 248

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«
                      LA DISTINCTION COMMUNE


Est-ce que dans son sens social le terme de distinction,
trop usé, compromis, ridicule, est absolument irrécupéra-
ble ? On ne voit pas très bien comment on pourrait, sans
sourire, lui redonner vie, surtout après les assauts de
Bourdieu, qui paraissent l'avoir achevé ; cependant on ne
renonce pas à lui tout à fait sans regret. C'est que ses
amphibologies, retenues à son encontre, non sans d'excel-
lentes raisons, par Bourdieu, justement, peuvent se mon-
trer à l'inverse assez précieuses, du point de vue de
l'esthétique et de la morale.

Le terme laudatif qu'on puisse appliquer à quiconque, à
vrai dire, serait peut-être plutôt celui de distinguant que de
distingué. Le mérite en effet serait purement actif. Avoir de
la distinction, ce ne serait pas faire montre, et moins en-
core étalage, certes, de qualités extérieures qui vous dis-
tinguent du commun, ce serait exercer, fût-ce invisible-
ment, une qualité morale, intellectuelle, esthétique tendant
à séparer toujours davantage, à percevoir toujours plus
clairement, à remarquer les différences, à nuancer infini-
ment les jugements. Le discours extrémiste, qu'il soit de
gauche ou de droite, finit toujours, exaspéré par ce qu'il
nomme des arguties juridiques, le byzantinisme des figu-
res, un excès de légalisme ou de préciosité (même s'il ne
s'agit jamais que du lacis du réel), par taper sur la table et
par dire : « Je ne veux pas le savoir. » La distinction serait
la vertu morale, encore une fois, esthétique et bien sûr
intellectuelle, qui justement veut savoir : elle admet que le
monde ne soit pas semblable à lui-même, ni l'être à l'indi-
vidu, ni le jour à sa veille, ni Bonnard à Vuillard, ni
Bonnard à Bonnard. C'est à l'intérieur de ce qui superfi-
ciellement paraît semblable, deux interprétations d'une
même oeuvre, bien entendu, mais aussi deux visites d'un
même musée, deux regards sur une même façade, un
même tableau, deux opinions qui coïncident, même, qu'in-
fatigable elle établit ses différences üeu des niveaux, sen-
timent des degrés, la bathmologie barthésienne est par
excellence une science de la distinction). C'est précisé-
ment lorsque lui est imparti, pour s'exercer, l'espace le
plus étroit qu'elle se manifeste à son comble. La distinc-
tion n'est jamais tant elle-mème que lorsqu'elle distingue à
peine.

Où nous revenons nécessairement à l'ambiguïté du
verbe, actif, passif et pronominal : celui qui distingue est
du même coup distingué, puisqu'il se distingue, ne se-
rait-ce que de tous ceux qui distinguent moins que lui.
S'attachant passionnément à découvrir, et d'abord pour
l'autonomie de sa propre voix, ce qui n'est pas commun,
il sort lui-même, fatalement, du commun. Mais il en sort
d'autant plus, ou d'autant mieux, qu'il en sort moins. Les
ames socialement sensibles, ou les consciences, peuvent
donc se rassurer. Rien n'est plus commun, comme elles
l'ont toujours soupçonné, que la distinction qui paraît
clairement telle au commun. La distinction vraie se distin-
gue à peine, encore est-ce seulement aux yeux des distin-
gués.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus

Cet extrait a été proposé par Franck Chabot.