Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Qu’il n’y a pas de problème de l’emploi »
page 62

Voir la description du livre

«
    La vaine obsession de l'emploi a
entraîné l'adaptation sans cesse plus étroite
des études aux prétendues nécessités de
l'entreprise. L'école et les universités se sont
vues chargées d'une tâche pour elle pro-
fondément dégradante, qui consiste, non
plus à former des hommes et des femmes
avertis de la préciosité du temps, de leur
temps, c'est-à-dire d'eux-mêmes et de leur
propre dignité d'individus, d'êtres-pour-la-
mort et de citoyens, mais à produire des
employés ; et qui pis est des employés sans
emploi…
    Car toutes ces concessions n'ont servi
à rien. L'humiliante soumission des pro-
grammes et des enseignements aux exi-
gences supposées des entreprises n'a nulle-
ment contribué à améliorer la situation
générale de l'emploi, compromise qu'elle
est, à très long terme, et même définitive-
ment , sans doute, pour des raisons de
structure qui sont tellement fondamentales
que la conjoncture économique – ralentis-
sement ou reprise – est sans effet sur elles.
Mieux : le sacrifice constant de la culture
générale, pour ainsi dire éteinte aujour-
d'hui, au profit d'aptitudes professionnelles
prédéterminées, a l'effet inverse de ce qu'il
prétend rechercher. L'emploi moderne est
souple, fluide, changeant. Il va naturelle-
ment à ceux auxquels un minimum de hau-
teur de vue et de facultés de jugement per-
met de s'adapter aux circonstances et aux
aléas de la demande ; non pas à des robots
qui n'ont été programmés que pour un seul
type d'activités, qui a toute chance d'être
périmé quand ils y accèdent. Les progrès
de la technique rendent les techniciens
purs de moins en moins nécessaires en
quantité. Ses changements constants, en
revanche, favorisent dans le domaine pro-
fessionnel ceux que leurs possibilités d'abs-
traction, c'est-à-dire leur niveau culturel
global, rendent capables de moduler leurs
offres de service.
    Il n'y a rien de plus monstrueux que
de former des garçons et des filles dans la
seule perspective du travail qu'ils auront à
fournir un jour, de la situation qu'ils occu-
peront après leurs études, de l'emploi qui
leur est promis. Si, et je me trompe ; il y a
bien quelque chose de plus monstrueux que
cela : c'est de former des garçons et des filles
dans la seule perspective du travail qui ne
leur sera pas demandé, de la situation qu'ils
n'obtiendront pas, de l'emploi qui ne leur
sera jamais offert.
    La tâche éternelle et la plus haute de
l'éducation est de former des êtres qui
sachent quoi faire de leur temps, et tout spé-
cialement de cette part la plus noble de leur
temps, leur seul vrai temps, leur temps libre
– et cela quelle que soit la manière, choisie
ou subie, dont ils se trouvent disposer de ce
temps libre : l'usage qu'ils en font est
l'épreuve suprême de leur humanité…
    Ce n'est pas du côté de l'emploi que
repose la solution du problème de l'emploi
– qui dès lors n'a plus aucune raison de
s'appeler de la sorte. C'est du côté du loisir.
    La production des biens matériels
nécessaires à la consommation sera dans
l'avenir assurée par le travail de plus en plus
facile et de plus en plus court d'un nombre
de moins en moins élevé de personnes. Le
travail et l'obsession du travail doivent donc
perdre la place désormais abusive qu'ils
occupent dans les préoccupations et dans le
vocabulaire. C'est le loisir qui est dès à pré-
sent au centre de l'existence ; mais le loisir
au sens le plus large, et si possible le plus
haut – celui qui fait de ce mot le synonyme
de liberté : loisir de voir et de savoir,
d'éprouver et de s'éprouver, de connaître et
de naître indéfiniment à soi-même.
    Le loisir sera la grande affaire du
monde qui s'entrevoit. A nous d'éviter qu'il
soit simple oisiveté, et de garantir qu'il n'est
pas désœuvrement et ennui, voire violence.
    L'œil est un muscle très bête : il ne voit
que ce que l'esprit peut nommer, il n'aper-
çoit que ce que le vocabulaire sépare pour lui
de l'indifférence, il n'agence en spectacle que
ce que la syntaxe lui permet de mettre en
ordre. La syntaxe n'est pas seulement un
moyen d'expression, elle est d'abord un ins-
trument de perception ; moins une façon de
parler qu'une manière de regarder ; et de voir,
de voir.
    « C'qu'on aurait vraiment b'soin, tu
vois… » commence celui-ci.
    Et si proteste un peu celui-là tout de
même, le chœur, aussitôt, toujours impatient
du désastre : « Il faut bien que la langue évo-
lue… » Sans doute, sans doute. Mais si c'est
toujours vers plus de rudesse, plus de sim-
plicité, moins de formes, moins d'intelli-
gence de son histoire et de réflexion sur elle-
même, c'est fatalement vers moins de choix,
moins de liberté, vers le village universel,
vers plus de similitude, plus d'ennui, une
meilleure litière pour la mort, la mort avant
la mort.
    La phrase est une école de l'entende-
ment : agencer des verbes, des compléments
et des propositions, c'est gérer des minutes,
des fenêtres, des emportements d'amour et
des enchantements épistémologiques.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus

Cet extrait a été proposé par Franck Chabot.