Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Esthétique de la solitude »
page 65

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«
                         LE CHIEN DE NIVELLE

    Je feuillette presque au hasard Théorie des exceptions, de
Sollers. Déjà me met la puce à l'oreille le début du texte
intitulé L'Observatoire : « Il y a dans Les Vertes Collines
d'Afrique, d'Ernest Hemingway, un passage magique. Il est
à la chasse, il s'éloigne seul un moment, etc. ». Le sujet de
la seconde phrase est un gérondif de la première, ce qui bien
sûr n'est pas très « correct ». Cependant, on comprend. On
comprend d'ailleurs tout aussi bien, dans cet autre exemple,
rencontré quelques pages plus loin, au début de  : « En
général, je suis plutôt malheureux en France : impression de
fermeture ou de stagnation. Sauf Ré. » C'est parfaitement
clair ; et ne l'est pas moins, dès lors, la précise nature de ce
qui pourrait bien être en train de se passer dans la langue
française, non seulement parlée, non seulement telle que
l'écrivent les journalistes, mais telle que la pratiquent des
écrivains de plein exercice, et jusqu'aux plus flatteusement
honorés. Pourquoi tant de phrases, presque toutes celles
qu'on surprend de l'oreille dans les lieux publics, la moitié
de celles que l'on rencontre dans les quotidiens et les
hebdomadaires, nombre des plus récentes dans la littérature,
même, sont-elles manifestement boiteuses, approximatives,
débraillées ? Parce que la pensée n'est plus syntaxique, parce
que l'expression n'opère plus le détour de la grammaire,
parce que presque toute la parole, et beaucoup de l'écriture,
récusent l'instance de la règle. Elles font de plus en plus
l'économie de sa médiation, de cette abstraction qui leur
paraît extérieure à elles-mêmes autant qu'à leur destinataire,
et qui dans une certaine mesure l'est en effet. Celui qui parle
n'aspire qu'à se faire comprendre de celui qui l'entend, s'il
passe à l'écriture de celui qui le lit. Se plier à telle quelcon-
que autorité qui soit en tiers dans leur échange, ce leur
semblerait abdiquer de leur personnalité, s'exprimer avec
moins de vérité, n'être plus autant eux-mêmes.

    Que le langage soit convention, de fait, nul n'en ignore
plus ; sauf en pratique la grande majorité de ses actuels
usagers, qui troquent une convention reconnue, déclarée
comme telle, la grammaire, pour une circulation qu'ils
croient libre du sens. Le sens est en effet leur idole ; et tous
les sacrifices leur sont bons qui garantissent la communion
des croyants dans un message bien reçu. « Tu m'as parfaite-
ment compris : c'est tout ce qui compte. »

    Seulement c'que j'ai peur, moi, c'est que cette idole ne
s'amenuise rapidement, et ne perde de son or, à passer ainsi
sans précaution de bouche en bouche, de mains en mains ;
et que la divinité dont elle n'est qu'un fétiche en paroles très
honoré, mais malmené par excès de familiarité, ne finisse
par perdre de son prestige, et même de son pouvoir, et
même de son essence, à devoir subir ces translations de plus
en plus hâtives, de moins en moins précautionneuses. Car
c'qui s'doutent pas, les gens, c'est que le sens n'a pas d'autre
existence sensible que celle que lui prêtent leurs mots, leurs
phrases, les signes dont ils disposent et l'interprétation
qu'ils savent expressément offrir à ceux qu'émet le monde ;
et que plus s'appauvrit, par un maniement négligent, le seul
instrument, le langage, qui soit capable de donner corps à la
masse infinie, mais virtuelle, des significations possibles de
ce qui est (et non moins de ce qui n'est pas, d'ailleurs), plus
s'obscurcit le sens en général, plus il s'éloigne, et se délite,
et dépérit.

    Quiconque prétend ne se soucier que du sens attente
souterrainement au sens, en sape l'autorité par des homma-
ges trop ardents, qui refusent de s'embarrasser du rite.
Quiconque prétend ne se soucier que du message, et de sa
bonne réception, participe au brouillage de tous les messa-
ges à venir. Ce n'est pas si paradoxal. Il suffit pour le
comprendre d'avoir fait l'apprentissage d'un sport, ou d'un
instrument de musique, par exemple. Qu'il apprenne à
monter à cheval comme à jouer du piano, le débutant a tôt
fait d'atteindre ce moment inévitable où se tenir en selle lui
paraîtrait assez facile, comme d'ailleurs de déchiffrer tout du
long cette sonatine, pour peu qu'on le laisse libre de s'arran-
ger comme il l'entend, que l'écuyer ne lui impose pas de
creuser les reins ou de mettre « les ongles en dessus »,
comme il dit, ni le maître de musique de s'en tenir aux
doigtés officiels. Or le débutant n'a pas toujours tort, dans
l'immédiat. Il se peut qu'il néglige la leçon, fasse le dos
rond, s'accroche à la crinière, et dans cet appareil qu'il
accomplisse sans trop d'encombre deux ou trois tours de
manège ; tandis que s'il avait suivi, malgré son sentiment, les
instructions qu'on lui donnait, il n'est pas impossible, je dois
le reconnaître, qu'il soit allé caresser la sciure ou la mordre.
Non, il n'en fait qu'à sa tête, il est tout fier, les résultats sont
là : voici son morceau favori tout entier sous ses doigts.
Essaie-t-il au contraire de faire ce qu'on lui recommande, il
n'arrive à rien. Cependant ses victoires sont de courte durée.
Comme il les veut immédiates, il n'en a que d'immédiates.
Il refuse la règle, qui ne fait que l'embrouiller, pense-t-il ; et
la théorie, qui lui fait perdre du temps. Moyennant quelle
révolte il n'apprend rien. L'équitation n'en mourra pas, ni
l'art du piano.

    La conquête d'une langue étrangère offrirait une aussi
pertinente métaphore ; seulement il ne s'agirait plus tout à
fait d'une métaphore, puisque les rapports que nous entrete-
nons avec notre propre langue, précisément, ressemblent de
plus en plus à ceux qu'on peut avoir avec un idiome peu
familier, dans lequel il paraît déjà bien beau de parvenir à se
faire entendre : on n'en est pas à se soucier du style, ni de
la rigueur grammaticale.

    Si la langue étrangère, néanmoins, peut survivre assez
bien aux traitements cavaliers que nous lui faisons subir, il
se pourrait, s'agissant de la nôtre, qu'il en aille un peu
différemment. Elle n'est pas indépendante, en effet, de
l'usage que font d'elle ses « locuteurs natifs ». Pratique et
théorie ne sont pas, en son sein, très longtemps dissociables.
Elle est à la fois la méthode de piano, l'ensemble du réper-
toire et le piano lui-même ; le traité d'art équestre et le
cheval ; et qui plus est le cavalier et le pianiste. Celui qui dit
« c'que j'ai envie, moi, c't'un café… », celui-là peut parfaite-
ment faire carrière, on voit cela tous les jours, y compris
dans le monde intellectuel, ou dans ce qui passe pour tel. La
carrière en pâtira plus que son avancement, l'intelligence
plus qu'il ne fera lui-mème. Non syntaxique, la pensée se
détruit elle-même. Non grammaticale, l'expression court à
sa perte. L'instrument n'est pas seulement un moyen, en
l'occurrence. Il est l'idée, il est la perception, il est la
sensation ; il se pourrait qu'il fût le phénomène – d'aucuns
sont allés jusqu'à le prétendre. Il est en tout cas la civilisa-
tion même. Une culture qui n'a plus pour langage qu'une
vieille mécanique rafistolée de toute part, dont n'est plus
utilisé, à tort et à travers, qu'un dixième ou même moins des
possibilités anciennes, et dont la plupart des rouages, jadis
subtils, se sont ankylosés faute de servir, cette culture ne
peut plus se comprendre elle-même, elle ne peut plus com-
prendre les autres ; la réalité ne cesse de se simplifier devant
elle, de s'appauvrir, de perdre de ses couleurs et de son
relief. Non sans artifice ai-je rapproché plus haut, certes, le
parler de la rue et tel style littéraire parmi les plus admirés.
Mais le journalisme assure la liaison. Et le principe est le
même à l'œuvre ici comme là, malgré les apparences : le
sens, toujours le sens (« La Chose, toujours la Chose »,
disait paraît-il Charcot, cité par Freud, cité par Barthes).
Mais le sens, s'il a horreur du vide, a plus encore horreur du
sens ; ou du moins de sa propre nudité. Il n'aime pas qu'on
ne l'aime que pour son corps. Il faut le prendre avec des
pincettes. Ou bien c'est ce chien de Jean de Nivelle, qui
s'enfuit quand on l'appelle.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus

Cet extrait a été proposé par Franck Chabot.