Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Esthétique de la solitude »
page 70

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«
                       LES TOUCHES MANQUANTES

    Le subjonctif s'était déjà presque en entier enfoncé dans
les sables de la désuétude, ou perdu dans les serres chaudes
de l'affectation (nous y soignons comme nous pouvons son
imparfait). L'impératif à son tour a dépéri sous nos yeux,
depuis deux ou trois lustres. Ordres, conseils et recomman-
dations se donnent de plus en plus couramment à l'indicatif,
ce qui paradoxalement est infiniment plus autoritaire, plus
impérieux, plus impératif en somme, puisque l'injonction
donnée, dans la bouche de celui qui la signifie, se confond
avec son exécution, et que la volonté de qui la reçoit s'en
trouve en quelque sorte annihilée : « Corrine, tu sors de
l'eau », disent à tout bout de plage les parents en vacances
et « Gaëtan, tu te tais » (encore qu'en l'occurrence, ce qui se
trouve ici dissimulé, c'est peut-être plutôt, si l'on juge par les
résultats, un impuissant optatif…). Et c'est à l'agonie du
futur qu'il nous faut maintenant assister : « Je vous retrouve
demain à la même heure », disent à l'envi speakerines et
speakerins. De moins en moins de modes, de moins en
moins de temps : ainsi se fait chaque jour insensiblement
plus étroit le petit clavier dont disposent une culture pour
s'exprimer, un peuple pour se dire, une civilisation pour se
connaître, des individus pour s'explorer. Car encore une
fois, c'est de la langue qu'il s'agit, c'est-à-dire de l'être.
Moins de mots et de formes verbales, moins de finesse dans
l'appréhension du réel (et de l'imaginaire), moins de subti-
lité dans les attitudes sociales, moins de complexité dans la
personne. L'époque s'en avise-t-elle, il n'est pas sûr qu'elle
le déplore. Complexité ni subtilité ne sont pas pour elle de
très précieuses valeurs, moins en tout cas que son bien-aimé
naturel, que la sincérité de son cœur ou l'authenticité de ses
propos, dont il est à craindre qu'elle ne se fasse, dans la
bégayante et peut-être aveugle affection qu'elle leur porte,
qu'une idée plutôt simplette… Un parler un peu rude, c'est
pour elle, dans l'ensemble, une garantie de droiture, d'hon-
nêteté, voire même de vérité. Il est inattendu qu'héritière de
la plus ignominieuse période de l'histoire, elle ait de la
nature de l'homme, apparemment, une opinion si flatteuse,
infiniment plus favorable et plus confiante, en tout cas, que
ne s'en était construit aucun des autres siècles. Innocence et
subjonctif imparfait ne sont évidemment pas, pour elle, du
même côté de la barrière. Elle s'accommode donc assez bien
de ce mauvais pianola d'enfant qui lui tient lieu de Steinway
de concert, persuadée qu'elle est de savoir en tirer des
harmonies rudes, véridiques et « sympa »…
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus

Cet extrait a été proposé par Franck Chabot.