Photo © Renaud Camus
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Extrait de « La Campagne de France (Journal 1994) »
page 364

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«
    Mardi 11 octobre, six heures et demie du soir. Journée à la Fiac, donc,
où déjeuné sur place avec le cher Jean Frémon, charmant comme
toujours.
 
    Le projet dont nous débattons est celui d'une exposition Kounellis
à Plieux l'année prochaine – projet éminemment exaltant, au moins
pour moi, mais soumis à deux ordres de conditions : d'abord l'hypo-
thétique rétablissement financier de l'association des Amis du château,
horriblement endettée (mes pauvres parents, restés sur place, font face
au harcèlement des créanciers, notamment les éclairagistes de
Toulouse, qui téléphonent tous les trois jours…) ; deuxièmement, et
premièrement, à l'accord de Kounellis lui-même, qui n'est encore au
courant de rien, mais que Jean va approcher ces jours-ci.
 
    Ce que nous envisageons pour le moment serait que je lui
abandonne le château lui-même, pour une certaine période du
printemps prochain, et lui laisse tout loisir, sur place, d'accommoder les
lieux à sa convenance. Il vient de faire une exposition (paraît-il superbe)
sur un vieux cargo dans la rade du Pirée. Peut-être ne refuserait-il pas
un vieux château qui prend l'eau de toute part ?
 
    De plus aimable encore, si c'est possible, que Jean Frémon, je ne
connais que le propriétaire de la galerie dont il est directeur, Daniel
Lelong. C'est l'homme le plus aimable de France.
 
    On vous présente à la Fiac cinquante artistes de troisième zone et
quarante galeristes de Noirmoutier qui vous disent trois mots d'un air
ennuyé en regardant ailleurs pour voir s'ils ne pourraient pas harponner
un plus gros poisson que vous au lieu de perdre leur temps en votre
compagnie ; et l'on rencontre cet homme qui règne sur l'une des plus
grandes galeries du monde, qui passe son temps en compagnie de
Tàpies, de Kounellis et de Chillida, et qui brasse tous les jours des
affaires dont la moindre dépasse en importance le budget de votre
existence en son entier – et il vous donne le sentiment que de vous
apercevoir seulement suffirait à légitimer l'existence de la Fiac à ses
yeux, et illumine tout son automne.
 
    Il vous entraîne au bar privé des organisateurs, il vous parle de vos 
livres comme s'il n'avait jamais lu rien d'autre qui ait produit sur lui un
effet lointainement comparable, et il vous interroge sur vos projets
comme si son propre avenir en dépendait étroitement. Je suppose qu'il
prodigue à tout le monde, ou à presque tout le monde, une aussi
généreuse et délicate aménité. Il reste que celle-ci, offerte avec cet art
et ce naturel-là, cette active délicatesse, ce soin non seulement de ne
pas déplaire mais de faire plaisir à chaque mot, sans jamais donner
l'impression de la flatterie (qui de toute façon, dans sa situation et dans
la mienne, n'est pas concevable), produisent un effet merveilleux : toute
fatigue se retire de vous, vous rajeunissez de dix ans, le monde vous
semble une vallée de roses.
 
    Qu'on soit enchanté d'un pareil homme va sans dire. Mais ce qui est
beaucoup plus extraordinaire, c'est qu'on le quitte enchanté de soi…
 
    Quant à la Fiac elle-même, j'y promène comme d'habitude mon
délicieux fantasme d'acquisition, ordonnancé autour du thème de 
Plieux.
 
    La règle est qu'on ne peut prendre, rêver de prendre, que ce qui vous
plaît vraiment très fort. Mais en se soumettant rigoureusement à cette
loi, et en déambulant dans les allées, on aperçoit dix fois de quoi faire
de son petit château l'un des plus beaux musées de France.
 
    Ainsi j'achète sans hésiter, aux Waddington Galleries de New York,
un Franz Kline untitled de 1961, qui est parmi les plus magnifiques, les
plus majestueux, les plus graves que j'aie jamais vus (Plieux impose une
certaine gravité, Dieu merci, et mes Soulages favoris sont toujours des
Kline, hélas). Sur le même stand, pour la bonne mesure, je prends aussi
un Matisse de 1950, une Tête de jeune femme au pinceau.
 
    Un peu plus loin, chez mes chers vieux Gmurzinska, j'emporte, ou
je fais emporter, car il y faudra un camion vraiment immense, un Klein
de 1960, une Grande Anthropométrie bleue (La Bataille), qui sera sans
nul doute le clou gigantesque de ma petite collection. Auprès de
Karsten Greve je m'assure d'un De Kooning sans titre de 1978, d'une
huile sur toile id. de Kounellis de 1961, assez peu représentative mais
superbe, et d'un parfait Twombly de derrière les fagots, de 1963.
 
    Avec cela je suis déjà à peu près paré, et malheureusement je suis
obligé de m'arrêter là dans ma liste afin d'aller dîner à la Rotonde, of all
places, en compagnie du jeune Otchakovsky, et de m'assurer auprès de
lui d'un financement adéquat pour ces modestes emplettes.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus