Photo © Renaud Camus
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Extrait de « La Campagne de France (Journal 1994) »
page 394

Voir la description du livre

«
    Samedi 29 octobre, onze heures du matin. Je suis ravagé par la solitude
– par la solitude amoureuse, j'entends, car pour la solitude sociale elle
m'est indifférente, et même je la désire –, je suis ravagé par la solitude
mais dans ce malheur-là j'ai une chance immense, immense, et même 
sans prix, c'est que, touchons du bois, l'ennui continue de m'être totale-
ment inconnu.
 
    Le Bruno de Berlin, à peine moins solitaire que moi, apparemment,
malgré son considérable attrait physique, dit qu'il ne s'intéresse à rien,
et que c'est sa plus grande misère, ce que je crois volontiers. Il a essayé
de lire, mais il n'en a reçu aucun secours : tout lui semble vain.
 
    Il y a bien des jours, assez rares, Dieu merci, des jours de complet
abattement, où à moi aussi toute la littérature et surtout la philosophie
semblent vaines, impuissantes à me distraire de la mélancolie. Mais ces
jours-là il me reste l'histoire, la géographie, l'érudition : je peux toujours
me reporter à l'histoire du dernier roi de Naples, à la description de
Kotor, ou bien à celle de Forcalquier.
 
    Je ne saurais dire que tout m'intéresse, non – immenses au contraire
sont les champs de ce qui ne m'intéresse en aucune façon : la science,
les techniques, l'avenir, tout ce qui me paraît relever de l'intendance
d'exister, et que j'abandonne volontiers à de plus compétents (et tout
le monde l'est). Mais ce qui m'intéresse fait encore un domaine
infiniment trop vaste pour que j'en vienne jamais à bout, quand bien
même j'aurais mille existences. Et sous ce rapport je vis dans un
émerveillement perpétuel.
 
    Quelle somptueuse matinée que celle-ci, par exemple ! Dominique
Jameux parle du dernier acte du Crépuscule des dieux, puis c'est une
émission sur la cantate pour la Purification, de Bach. Cependant je
feuillette un grand album de photographies du monde vers 1900,
lointain cadeau de Marianne Alphant, je crois bien, que j'ai remonté
hier de la pièce de « réserves », au premier étage, où je cherchais mon
grand atlas. Sur une autre table, entre deux mouvements de gymnas-
tique, je lis quelques pages d'un Nietzsche, la vie comme littérature,
d'Alexandre Nehamas ; et sur une autre encore, tout à fait par hasard,
un Louis XVIII, le prince errant :
 
    « Il faut d'une part empêcher que cet hôte incommode ne mette la
République [de Venise] dans l'embarras, d'autre part veiller à sa sécurité.
Et c'est entre l'inquisiteur et le podestat [de Vérone] un échange journa-
lier de dépêches ; les estafettes sillonnent les routes de Venise à Vérone
et vice versa ; toute la politique du Conseil tourne autour de ce gros homme
qui pleure, dans son casino de campagne, la perte de son amie. »
 
    Cependant le temps est gris, il commence à ne faire pas trop chaud,
le Briviste n'a pas appelé, bien entendu. Et ce soir je dois aller entendre,
dans la cathédrale de Lectoure, une Méditation sur la mort et la gloire, où
il se dira du Bossuet et se fera entendre du Haendel. Ce devrait être
très beau.
 
    Hier après-midi je fus à Auch, pour l'inauguration d'une assez
curieuse exposition collective intitulée Nature mutante, organisée par
Patrick Amine. Elle se tient à la pépinière Marset, beau jardin dans une
laide banlieue, d'où l'on a le soir une vue superbe sur la cathédrale
d'Auch illuminée. J'ai aimé surtout les œuvres délicates et volontiers
japonisantes d'un certain Olivier, quelque chose Olivier. Mais ce qui me
semble évident, et pas seulement à partir de cette exposition d'hier, c'est
que les artistes contemporains auraient tout intérêt à s'interroger sur
le concept de préciosité – au sens économique du terme, pas au sens
esthétique ou XVIIe.
 
    C'est un concept aussi peu sympathique que possible, et l'on voit
bien pourquoi il a été presque abandonné, sauf par les plus vulgaires
des artistes commerciaux. L'arte povera, d'autre part, a donné quelques
résultats assez louables. Mais l'arte povera ne saurait être généralisé. La
plupart des artistes d'aujourd'hui produisent des œuvres qui courent
toujours le risque d'être jetées à la poubelle par les femmes de ménage ;
car, n'était l'éventuel génie qu'ils y ont mis, et qui serait beaucoup, certes,
mais qui par définition est rare, on a l'impression qu'elles n'ont rien
coûté, ni en matériau ni en travail. Flatters lui-même est parfois menacé
par ce danger. Pour qu'elle vaille, il faut que l'œuvre d'art ait coûté.
 
    On objectera les dessins de coin de table de Picasso, ou les hâtifs
gribouillis de Twombly. On objectera à juste titre, et je vois bien qu'il
me faut affiner mes objections. Mais tous ces bouts de papier salis, qui
traînent dans un coin d'atelier, et que tout à coup l'on nous flanque sur
une cimaise, ces morceaux de bois à peine assemblés, ces lambeaux de
ferraille, ces gâchis de mauvais plâtre… Ils sont peut-être une idée, je
veux bien. Mais – et je crois l'avoir écrit déjà au cours d'une précédente
hypostase – l'art, non plus que les sonnets, « ne se fait pas avec des
idées, mon cher Degas ! ».
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus