Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus

Extrait de « La Campagne de France (Journal 1994) »
page 403

Voir la description du livre

«
    Jeudi 3 novembre, cinq heures moins vingt, l'après-midi. Je crois bien
que le 3 novembre 1994 est la plus belle journée que j'aie vécue en
Lomagne : non pas pour le bonheur qu'elle m'a apporté, mais par sa
beauté propre, laquelle est certes un bonheur.
 
    La saison reine de ce pays, la saison reine de ce pays… : combien souscrit
à cette proclamation une après-midi comme celle-ci, où un chien noir,
courant à travers un champ cultivé, a le corps entier, dans le moindre 
détail, bordé d'un liséré doré, une véritable auréole, qui le suit en
chacune de ses cabrioles.
 
    Rien dans la campagne, au demeurant, qui ne soit bordé d'or, qui ne
soit terre et or, pierre et or, feuillage d'or. Des saintes et des reines
s'embarquent éternellement vers les îles d'or, dans ce paysage ébloui,
comme Françoise Romaine dans le tableau du Lorrain, ou comme
Vashti lasciando la reggia, dans l'exquis Lippi de la fondation Horne, à
Florence. Mais c'est de la maison de Virgile, sur le Mincio, près de
Mantoue, que sortent ces nobles dames, ou bien de la demeure de
Philémon et Baucis.
 
    Comme à ce bonheur il faut des chemins, miracle, j'en ai trouvé
d'inconnus. Il ne sert à rien, d'ailleurs, d'avoir pour les promenades des
cartes du pays dans la tête, moins encore à la main : car les sentiers
offerts changent tous les ans, et pour certains toutes les saisons.
Beaucoup disparaissent. Mais il s'en propose de nouveaux, beaux
rubans de gazon vert laissés au bord des champs par les scrupules des
cultivateurs ou par les besoins du moment. Ainsi, dans l'enchantement
sans cesse renouvelé de cette après-midi géorgique, toute sorte de
sentiers inédits, ou que je n'avais pas su apercevoir ni fouler plus tôt,
s'ouvraient devant moi, précisément dans les vallons que je préfère, au
couchant de Magnas.
 
    Ils étaient trop beaux, l'air trop doux, l'heure trop blonde. Je n'ai pas
pu résister à leurs invites, et j'ai marché jusqu'à Castelnau-d'Arbieu –
songeant que l'homme, quelquefois, peut se croire à quelques enjam-
bées de son rêve, et le toucher presque : car ces errances d'après-midi
parmi le recueillement parfait des tableaux classiques et des plus
agrestes poèmes, c'est bien ce que j'ai désiré jadis, dans l'enserrement
suintant des villes.
 
    Le plus beau bruit du vent n'est pas celui de la tempête, sympho-
nique et par trop prévisible, souvent ; la musique de chambre du vent,
la plus savante, la plus intime, c'est son jeu dans les chênes et dans les
peupliers, pour un marcheur qui s'étend sur l'herbe, sous un ciel gris-
bleu, face à l'intime soleil d'automne.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus