Photo © Renaud Camus
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Extrait de « La Campagne de France (Journal 1994) »
page 397

Voir la description du livre

«
    Lundi 31 octobre, onze heures du matin. Matinée de prodiges : le
château de Rouillac, à l'autre extrémité de la plaine du nord-ouest,
baigne dans un soleil éblouissant, au bord exact d'une mer blanche
étale, qui part de mes fenêtres pour aller lécher sa façade rayonnante, et
sa tour massive. A droite les ruines de Gachepouy, isolées sur leur
promontoire, arbitrent l'empressement paisible et crémeux de ce flot,
d'un château l'autre. Au sud les bois roussis sont ourlés d'or, longues
îles dans l'estuaire majestueux d'un grand fleuve.
 
                       Au lieu que toi, sublime enceinte,
                       Tu es couleur du temps…
 
    Tout ne tend, en effet, qu'à la sanction étincelante de la montagne,
définitive et rieuse.
 
 
    Cinq heures. Journée magnifique, temps superbe, chaud comme en
été, même, mais plus délicat. On supporte mal sa chemise, dans les
champs. Et dans la maison toutes les fenêtres restent ouvertes, alignées
comme des convalescents sur la terrasse d'un sanatorium à la Tristan,
aspirant de tout leur être les derniers effluves des beaux jours, et leur
déchirante lumière lasse.
 
    Très longue promenade de Naudin jusqu'au lac de Saint-Clar, dont
nous avons fait le tour le long du grillage, et retour par le plateau. Mais
c'est maintenant l'heure la plus précieuse, avec ce génie du soleil
d'automne pour s'introduire jusqu'au plus profond des maisons, et pour
venir flatter le velours rouge d'un tabouret, devant la cheminée, des
albums épars sur une table, la tête au nez cassé d'un guerrier cypriote,
toute notre nostalgie de tout ce qui ne fut pas.
 
    O Dieu qui n'es pas, combien je reconnais Ta dextre tendre, dans
toutes ces amours avortées, ces espérances déçues, ces mois on ne sait
où passés, et ces ombres obliques des meneaux des fenêtres, sur les
vieilles pierres des murs, au-delà du carrelage orangé, en train de virer
au sang !
 
    L'affaire du Briviste inconséquent a chagriné quatre journées 
entières. Or c'est absurde, évidemment, car un être assez bas pour ne
pas se manifester comme convenu, après une demi-nuit des échanges
les plus chaleureux, et même les plus tendres, comment le regretter ? Il
faudrait bien plutôt se féliciter, au contraire, d'avoir vu paraître si tôt,
avant de l'aimer tout à fait, la duplicité de son caractère. Aussi bien
n'est-ce pas lui que je regrette, mais l'amour que j'ai cru qu'il allait
m'inspirer.
 
    Qu'a-t-il bien pu se passer ? Je lui ai donné mon nom, pour qu'il
m'envoie une photographie de lui. Ce nom lui a-t-il soudain rappelé
quelque chose, et quelque chose de mauvais ? J'ai souvent la plus
mauvaise réputation « intellectuelle », dans la petite bourgeoisie
homosexuelle, qui ne connaît jamais de moi que Tricks, et me prend
pour un pornographe, et pire encore pour un cynique. Mais même la
révélation de mon ignominieuse identité, si elle pouvait à la rigueur le
convaincre de ne pas pousser plus avant nos relations, n'excuserait en
rien son faux bond téléphonique : il aurait pu m'appeler deux minutes
pour me dire doucement qu'il n'avait pas l'intention de poursuivre…
 
    Il avait été si gentil, si drôle, si affectueux, si tendre au Minitel, que
la seule façon que j'aie de réconcilier l'image que je m'étais faite de lui
avec son silence inexcusable, c'est d'imaginer qu'une tonne de briques
s'est abattue sur lui d'une grue, comme il sortait de chez lui le lende-
main de nos échanges. Mais c'est, comme souvent, pour maintenir la
vraisemblance, beaucoup d'invraisemblance…
 
    J'étais parvenu à me mettre dans la tête que peut-être il avait décidé
de m'envoyer d'abord sa photographie, avant toute nouvelle prise de
contact – ce qui ne serait pas de correcte pratique, de sa part, car ce qui
était convenu entre nous, c'était un coup de téléphone jeudi soir ; et
dans les relations minitéliennes, qui sont placées d'emblée sous la
menace de la parole pistrouille, il est essentiel de s'en tenir strictement
aux engagements pris. Trois distributions du courrier, de toute façon,
n'ont rien amené de Brive.
 
    Une autre hypothèse, qui prend une consistance croissante, c'est que
ce Briviste tout entier ne soit qu'une nouvelle et criminelle hypostase de
notre grand ami le gendarme…
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus