Photo © Renaud Camus
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Extrait de « La Campagne de France (Journal 1994) »
page 417

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«
    Dimanche 13 novembre, cinq heures et demie de l'après-midi. Prome-
nade sur le « plateau », entre L'Isle-Bouzon et Naudin ; puis visite solen-
nelle de L'Isle-Bouzon, village que j'ai effleuré mille fois, mais où je
n'étais jamais entré.
 
    Comme d'habitude en matière de topographie, l'expérience
véritable des lieux les révèle plus complexes qu'on ne le supposait
d'abord – et en l'occurrence plus séduisants.
 
    L'Isle-Bouzon, de loin, fait en général excellente impression, surtout
quand on y arrive du sud, de la route qui vient de Fleurance. Mais ses
maisons resserrées sur la butte méritent qu'on s'aventure entre elles.
L'aventure est modeste, au demeurant. Cependant on peut faire une
sorte de promenade sous les vestiges de remparts, et sur les rochers
d'enceinte. Le parcours est donné comme dangereux par deux ou trois
panneaux, mais le risque est mineur, je crois bien, et le tour tout à fait
séduisant.
 
    Est-ce à cause d'une émission sur Colette que j'ai entendue cette
semaine, où bien sr il était beaucoup question de Saint-Sauveur-en-
Puisaye ? Je trouve quelque chose de colettien, nonobstant la différence
de latitude, à ce village de la France profonde perdu dans la contem-
plation d'un petit paysage bien à lui. Il semble méditer toujours la vallée
de l'Auroue, et depuis des siècles n'en avoir épuisé ni le sens ni le
charme. La lente observation s'opère à partir de jardinets en terrasse, de
murettes, d'auvents, et de quelques fenêtres hautes.
 
    La maison que je préfère est la cure, la plus « France d'autrefois » –
pas d'intérêt archéologique à proprement parler, mais la coite poésie
d'une longue attente prise doucement de haut, la longue attente d'un 
peuple (et les attentes des peuples ont les mêmes issues que celles des
hommes – elles sont seulement un peu plus longues).
 
    On songe à la colonie – non pas que cette maison ait quoi que ce
de « colonial », mais on peut croire qu'il y fut vécu dans la pensée de
fils ou de frères loin partis, au temps de Jules Ferry, de l'amiral
Courbet, de Gallieni ou de Mme Donadieu mère. Et pour soutenir
l'idée sans images de tels absents, le seul spectacle de cette jolie petite
vallée qui ne mène nulle part, c'est-à-dire à Magnas, à Brugnens, à
Puycasquier.
 
    Un homme très aimable, père d'une jeune femme que je connais,
m'a montré sa volière au-dessus des remparts. Ces petits perroquets
d'Australie sont des couples modèles – on les appelle d'ailleurs insépa-
rables… Aucune infidélité non plus dans les ménages de perruches.
 
    Dans les temps très anciens le village était en bas, sur la rivière, le
long d'un chemin qui rejoignait la voie romaine de Lectoure à Astaf-
fort. Un chef plus ou moins noble de brigands y rançonnait les
voyageurs. Il se nommait Boson. Nous avions Colette à Saint-Sauveur,
voici Proust à Combray, et le côté de Guermantes. Non, je me trompe :
le prénom du duc de Guermantes n'est pas Boson, mais Basin, bien sr.
Cependant ce Basin peut avoir été inspiré par les divers Boson de
Talleyrand-Périgord, à commencer par le prince de Sagan. De toute
façon, Boson sonne autrement mieux que Bouzon, à mon avis. Si j'étais
L'Isle-Bouzon, je demanderais à changer de nom.
 
    Ai-je déjà noté que le dernier marquis de L'Isle (-Bouzon) fut
Hector de Galard, rédacteur en chef du Nouvel Observateur, qui est
mort l'année dernière ? (Tout se tient, mon amour, et je n'ai lieu qu'en toi
– ce qui explique que je manque un peu de place…)
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus