Photo © Renaud Camus
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Extrait de « La Campagne de France (Journal 1994) »
page 436

Voir la description du livre

«
    Mercredi 23 novembre, cinq heures et demie du soir. Beau temps calme :
promenade sur « le Plateau » (de Plieux), très à découvert. Panorama des
trois châteaux : Plieux qui dépasse des pins d'Enduré, à la romaine ; La
Rouquette qui ne montre que sa tour, dans le soleil ; et Gramont qui de 
là semble une ville à soi seul…
 
    Lundi en début d'après-midi, juste avant de quitter Paris, je suis allé
à la librairie Compagnie, à côté de la Sorbonne, pour chercher des
exemples de ce qui paraîtrait irrésistible à Jean Deladevèze, dans une
librairie – car j'ai l'intention de faire un petit chapitre, pour L' Épuisant
Désir, sur l'heureux affolement qui le saisit, face à la profusion des livres.
 
    J'en ai été si bien victime moi-même que je suis ressorti avec sept ou
huit volumes sous le bras. J'excipais pour cette dépense inconsidérée du
versement inattendu qui m'avait été fait, à Poitiers, de deux mille cinq
cents francs pour mes participations au débat ; goutte d'eau dans 
l'océan, au demeurant, car mon découvert en banque est maintenant
de soixante mille francs et plus, et le téléphone est à moitié coupé, ici –
c'est-à-dire que l'on peut m'appeler, mais que je ne puis moi-même
téléphoner ; ce qui, à vrai dire, ne me gêne pas beaucoup…
 
    Un des livres dont j'ai fait l'acquisition, donc, est une biographie de
Guillaume le Taciturne, par Bernard Quilliet, publiée chez Fayard. Et
si je l'ai achetée ce n'est pas tant par l'effet d'une curiosité irrépressible
à l'endroit du prince d'Orange qu'à cause de la fascination absolue
qu'exerce sur moi son portrait par Antonio Moro, reproduit sur la
couverture.
 
    Je constate que j'avais déjà repéré ce tableau extraordinaire, car la
légende qui accompagne une autre de ses reproductions, dans le Grand
Larousse encyclopédique cette fois, et qui précise qu'il se trouve à la Staat-
liche Gemldegalerie de Kassel, est de longue date soulignée par moi
de façon enthousiaste. Mais sur la couverture du livre de Bernard
Quilliet on le voit beaucoup mieux. Et la puissance qui s'en dégage se
transmet au volume lui-même, qui devient un objet irrésistible (la
preuve…) de séduction grave et de virile majesté.
 
    Il est très difficile, en en parlant, de faire le départ entre le mérite qui
revient au jeune stathouder lui-même et celui qu'il faut attribuer au
talent formidable – on serait même tenté de dire au génie – d'Antonio
Moro.
 
    Guillaume est très beau, évidemment, d'une beauté à mes yeux assez
peu érotique, cependant (la barbe et la moustache lui viennent trop
mal). Son expression combine deux sentiments assez rarement réunis,
la mélancolie (c'est bien le Taciturne) et la volonté : l'une et l'autre
proprement saisissantes. L'homme est jeune, très jeune, très mâle, très
sévère, très maître de lui, trop évidemment souverain pour être à
proprement parler méprisant, encore moins insolent ; mais semblant
tirer d'un total défaut d'illusions sur les hommes et l'histoire la résolu-
tion à toute épreuve de ne s'en laisser conter par rien, ni par personne.
 
    Il est débordant d'énergie, et pourtant il montre déjà des marques
de fatigue. Son regard est cerné, l'angle de son œil et de son nez se
trouve déjà creusé et noirci. C'est d'ailleurs là, entre l'œil et le nez, dans
leur dialogue, si l'on peut dire, que se trouve l'incontestable punctum du
tableau. Ce nez est un magnifique morceau de peinture, et même un
magnifique morceau tout court. Je dirais volontiers qu'il bande, si je ne
vivais pas dans la terreur de M. Roger Dadoun. C'est un nez d'une
mâlitude sans égale : solide, bien charpenté, magnifiquement structuré,
osseusement renforcé au milieu de son cours. Quant à l'œil, le seul des
deux que l'on voie en entier, il est sombre et braqué sur nous, et l'on
sent que son emprise ne se démentira jamais
 
    car nous avons subi le sceau de son regard…
 
    Il semble même que ce soient les siècles et les âges, qu'il défie et
dont il triomphe : en effet cet œil est vivant, impérieusement vivant,
incroyablement tel. Et cet homme l'est aussi. Je me demande si la
peinture a jamais atteint à l'intensité de cet effet de réel et de plus-que-
réel. Quelle belle chose que de se tenir ainsi, quatre siècles après son
passage sur la terre, montant la garde à l'orée de sa vie, de la plus vie de
ses vies peut-être, sa vie écrite, sa biographie ! Et quelle dette à l'endroit
de l'artiste qui a réussi cette transsubstantiation pratiquement sans 
exemple !
 
    Le portrait du Taciturne est presque exactement contemporain de
l'admirable et justement fameux Portrait d'un jeune homme inconnu de
Lisbonne, où l'on aimerait tant voir l'effigie du roi Sébastien. Le jeune
homme de Lisbonne n'est pas le roi Sébastien, toutefois. C'est un
garçon d'une belle gravité, lui aussi, mais sans armes, sans force, sans
autre volonté que celle de sa noblesse naturelle et de son innocence. Le
tableau de Kassel est une icône encore plus forte : le sujet représenté est
à peine plus âgé, mais il est beaucoup plus attrayant (pour moi, en tout
cas), d'une sensualité beaucoup plus forte ; surtout, c'est un grand
homme, une personnalité de toute évidence hors du commun, prêt à
mater les événements et les hommes. Le Taciturne détrône l'Inconnu.
 
    Toute gloire ne doit pas lui revenir exclusivement, cependant. Moro
en réclame une grande part. J'ai toujours été frappé par ses tableaux,
chaque fois que je les ai rencontrés ; mais c'est d'avant-hier qu'il habite
tout à fait son nom, à mes yeux.
 
    En lui, et en tout cas en ce tableau, se rencontrent idéalement trois
grandes traditions : la flamande, manifeste dans la précision du dessin
et dans la profondeur psychologique ; la vénitienne, patente dans le
traitement de la couleur, éclairée comme de l'intérieur, et dans le génie
de rendre la peau, non pas tant son grain que son éclat, sa substance, sa
façon de recevoir le jour et de faire face au temps ; et l'espagnole,
sensible dans la hauteur de l'inspiration, dans l'élévation spirituelle,
dans le pouvoir et dans la volonté de subsumer l'image infiniment
réaliste d'un homme en un modèle, l'exemple d'une manière, parmi les
plus altières, de se tenir sur la terre.
 
    Mais ici Moro n'est pas héritier – fondateur, bien plutôt. Et ceux qui
entendront sa leçon, un Velázquez, un Zurbarán surtout, il n'est pas sûr
qu'ils le dépasseront ; qu'ils dépasseront son Taciturne, quoi qu'il en soit.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus