Photo © Renaud Camus
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Extrait de « La Campagne de France (Journal 1994) »
page 478

Voir la description du livre

«
    Mardi 20 décembre, cinq heures vingt, le soir. Si « la qualité que
j'apprécie le plus chez un homme », comme dit le questionnaire de
Proust (et chez une femme, car vraiment je ne vois guère de différence),
si cette qualité c'est le respect de sa propre parole – ce qui doit pouvoir
s'appeler la droiture –, je placerais presque au même niveau cette autre,
qui est encore moins au goût du jour, même en paroles : la délicatesse.
 
    Il y a certes une délicatesse de caractère, une délicatesse en quelque
sorte naturelle. Néanmoins cette vertu-là est la vertu de civilisation par
excellence ; au point qu'on pourrait définir la civilisation, l'urbanité, ou
la sculpture de soi, comme la culture de la délicatesse.
 
    Ce qui rend cette culture difficile, malheureusement, c'est que de
toutes les qualités, celle-ci, délicate par essence, est celle dont il est le
plus ardu de donner l'idée, et partant le désir, à ceux qui ne la connais-
sent pas de l'intérieur.  
 
    Le meilleur moyen est sans doute de procéder par la négative.
 
    Un lecteur enthousiaste m'écrit – la chose arrive. Celui-ci est 
enthousiaste de tout, à un domaine d'exception près : « Je n'aime pas
du tout vos romans », dit-il. Bing ! Si j'osais exprimer ce que je trouve
de rudesse à cette formule-là, neuf sur dix des personnes à qui je m'en
ouvrirais, en société brutale, penseraient aussitôt que je suis bien
exigeant, que je ne supporte pas la vérité, ni ne tolère la moindre
critique. Ces personnes ne me croiront pas, mais elles se tromperaient
complètement. L'idée qu'on n'aime pas mes romans m'est parfaitement
supportable – d'autant qu'il m'arrive de n'en faire pas grand cas moi
non plus ; et puis j'ai des lecteurs, une dame américaine, par exemple,
qui eux adorent mes romans mais ne s'intéressent pas du tout à mes
journaux, par exemple, de sorte que tout cela, quant au fond, s'annule
tout à fait sans douleur.
 
    Reste la forme. C'est la forme qui blesse le cœur des délicats.
 
    Moi, il me semble, si j'écrivais à un auteur dont j'aime les livres,
mais certains plus que d'autres, et d'autres encore pas du tout, que la
forme la plus extrême de la réserve, à propos de ces derniers, pourrait
être à peu près quelque chose de ce genre : « Personnellement, et peut-
être à titre provisoire, je suis moins sensible à vos romans, etc. » Plus
vraisemblablement je lui parlerais de ce que j'aime dans son œuvre, et
pas du reste. « Ceux de vos livres que je préfère entre tous… », dirais-je.
Toutefois, si le lecteur qui me fait régulièrement tant de beaux compli-
ments (car il m'écrit plusieurs fois par an) voyait que je le cite, eux
nonobstant, comme exemple du défaut de délicatesse, il jugerait que je
suis fou…
 
    Les bleus de Gascogne sont maigres, ils ont de très longues oreilles,
un air triste, et le visage souvent tout fripé. Le mien a deux ans. Or
combien de fois m'entends-je dire : « Il est très vieux, vot'chien, non ? »
Non, il n'est pas très vieux ; mais quand bien même il le serait, ce serait
une bonne raison de plus pour ne pas me parler de son âge, car je
pourrais en être chagriné.
 
    Mes parents ont quatre-vingt-trois ans. Je ne trouve pas délicat, si
l'on me demande leur âge, de le juger expressément très avancé. « À
c't'âge-là, a même dit quelqu'un, il va forcément y avoir des ennuis d'ici
peu… »
 
    De petits jeunes gens avec qui je flirte gentiment, et qui sont
quelquefois on ne peut mieux disposés, et disposés à plaire, me deman-
dent tout à trac quel est mon âge. Si une relation nouvelle, ou a fortiori
un partenaire sexuel, a manifestement dix ou quinze ans de plus que
vous, si ce n'est vingt, il me semble sans délicatesse de votre part de
mettre le premier la question de l'âge sur le tapis.
 
    Je connais une dame qui a une étrange manie : elle voit tout du côté
désagréable. On faisait de grands travaux ici, ils allaient assez bon train ;
mais chaque fois que cette dame mettait les pieds dans cette maison, au
lieu de dire un mot aimable des grandes tâches accomplies, elle souli-
gnait d'un air accablé toutes celles qu'il restait à mener à bien. « Mon
Dieu ! s'écriait-elle. Quand je pense à tout ce que vous avez encore à
faire ! »
 
    La délicatesse, bien entendu, ne se porte pas au même endroit chez
tout le monde. Il y a une délicatesse des sentiments, et il y a une délica-
tesse des mots. Le plus souvent, quoi qu'on en dise, les deux sont mêlées.
La délicatesse est une affaire de phrases. La phrase, d'ailleurs, est le lieu
même de la délicatesse. La littérature est l'art délicat. Lire est la grande
école. Les gens qui ne lisent pas peuvent avoir de bons sentiments, mais
ces bons sentiments sont grossiers, ou à tout le moins mal dégrossis…
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus