Photo © Renaud Camus
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Extrait de « La Campagne de France (Journal 1994) »
page 490

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«
    Jeudi 29 décembre, neuf heures du soir. M. Bénizeau m'a courtoisement
retiré ma carte de crédit, ce matin. Il a l'air de se faire sincèrement
beaucoup de souci, cet homme – pour moi et aussi pour lui, parce que
mon découvert dépasse de loin ce qu'il est autorisé à autoriser.
 
    M. Baumont, lui, juge que ce qui me perd, c'est que je suis beaucoup
trop fair-play, dans toutes ces affaires.
 
    « Il vous a demandé votre carte ? Non ? Mais vous ne la lui avez pas
donnée, tout de même ?
    – Qu'est-ce que vous vouliez que je fasse d'autre ?
    – Oh, eh bien moi, à votre place, j'aurais au moins dit que je ne
l'avais pas sur moi !
    – Mais qu'est-ce que cela aurait changé ? Il aurait fallu que je
retourne à Fleurance demain pour la lui porter…
    – Peut-être, mais entre-temps vous auriez pu tirer d'un distributeur
tout l'argent dont vous aviez besoin ! En tout cas c'est ce que j'aurais
fait, moi ! »
 
                                                        *
 
    Visite de Casimir et Vincent, ça m'a changé les idées ; d'autant que
l'exigence de finir Désir avant la fin de l'année est maintenant un peu
moins stricte. Ils ont déjeuné ici, puis nous avons fait un tour en
voiture, agrémenté de petites promenades à pied : La Rouquette,
Gramont, Larroque, Saint-Créac et son illustre château d'eau, Saint-
Martin, Le Castéron, le manoir d'Empouruche et les places de Saint-
Clar.
 
    Le temps a été magnifique, ces deux ou trois jours derniers. On
voyait presque en permanence les montagnes, et aujourd'hui l'aurore
était éblouissante, nacrée comme l'intérieur d'une huître, mais rose,
blanche et bleue. Hélas, le ciel s'est couvert dans l'après-midi. Et je
crains que nous n'ayons à payer cher ces débauches d'air transparent et
ces tiepoleries de cinémascope, jetées sur deux ou trois provinces.
 
                                                       *
 
    Les difficultés financières dans lesquelles je me suis débattu toute
l'année commencent à déteindre sur ma garde-robe. Je suis encore à
peu près présentable dans les grandes et moyennes occasions, quoique
je n'aie plus une paire de chaussures convenable. Mais, pour les petits
comités et pour l'intimité, je suis en train de tourner au clochard. Tous
mes pull-overs sont rongés aux mites, pleins de trous et jaunis. Et mes
pantalons s'effilochent par le bas. Je me fais penser à Léautaud. Et
Léautaud me fait penser à l'un des derniers rires de Jean Puyaubert.
 
    Nous avions dîné avec un ami de Philippe Ier que je connais depuis
longtemps, Gilles Dufour, qui occupe de hautes fonctions chez Chanel,
auprès de Karl Lagerfeld. Jean, qui assez curieusement s'était toujours
intéressé à cela, lui avait demandé quelles étaient les tendances de la
mode féminine, pour l'hiver suivant. Et Gilles lui avait répondu que
chez Chanel, en tout cas, la collection qui se préparait était très inspirée
par les images de Paul Léautaud.
 
    Jean, pendant des mois qui furent à peu près les derniers de sa vie,
ne cessait de revenir sur cette information. Elle avait le don de déclen-
cher chez lui une hilarité merveilleuse, et presque un bonheur – comme
s'il y avait là, sinon une grande leçon de vie, du moins une grande leçon 
sur la vie : que Léautaud et ses guenilles, un demi-siècle après qu'il en
avait offert le spectacle au monde horrifié, serve d'inspiration pour une
collection de haute couture…
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus