Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus

Extrait de « La Salle des Pierres (Journal 1995) »
page 17

Voir la description du livre

«
   Jeudi 5 janvier, Paris toujours, midi. Journée d'hier : travaillé le
matin à L'Épuisant Désir – ajouté un chapitre à la première partie,
sur le désir des villes. Après-midi aux eaux de Vincennes.
 
    Beau moment d'orgie, dès mon arrivée. Je me retrouve dans une
étroite cabine avec deux moustachus poilus et musclés, la quaran-
taine environ, très résolus l'un et l'autre. L'un est déjà connu de nos
services, intimately but not well. L'autre, le plus spectaculaire, me fera
remarquer plus tard que je l'ai déjà vu bien souvent, et lui moi, mais
que je ne lui ai jamais porté la moindre attention. Il est vrai qu'il a
tout intérêt, au moins auprès de moi, à se montrer le plus déshabillé
possible : très brun, très velu, gros pectoraux, gros sexe, grosses
cuisses, etc.
 
    Il semble très porté sur le fist-fucking – tendance réceptive exclu-
sivement, Dieu merci. Ni moi ni notre compagnon n'aurions eu
garde de ne pas l'obliger. Et j'ai bien peur, même, en cette occasion
solennelle, d'avoir un peu négligé les sacro-saintes précautions
d'usage : car je lui ai bel et bien mis le poing dans le cul, avec force
crème, mais sans capote, si j'ose dire, ou plutôt sans gant. Le comble
est qu'il en avait par-devers lui, de ces fameux gants spéciaux, très
minces et transparents, qui sont fabriqués pour la chirurgie, je
suppose. Il m'en a passé un pour un remake, alors que nous étions
cette fois en tête-à-tête – encore que l'expression ne soit pas très
bien choisie, j'en conviens… Cependant le mal était fait, si mal il y
a. Du moins y avait-il eu aussi beaucoup de plaisir, assez également
réparti, je crois bien ; au point que ce Hubert s'est convaincu que moi
aussi j'adorais le fist-fucking, ce qui n'est pas précisément le cas. C'est
lui qui m'excitait, avec son torse, ses cuisses, ses bras et ses épaules
lourds et velus, ses lourdes couilles ; plus que de lui enfoncer l'avant-
bras entre les fesses. Mais lui enfoncer l'avant-bras entre les fesses
ne me déplaisait nullement, dans la mesure où je pouvais en même
temps lui lécher le ventre et les pectoraux, tandis que le troisième me
suçait la queue, ou m'offrait la sienne à sucer. Bref, poppers aidant,
chaleur, sueur, salive, poils, muscles et crème lubrifiante en
abondance, il régnait dans la cabine une moite atmosphère de
franche camaraderie bien huilée, hautement réminiscente de temps
meilleurs.
 
    Curieusement, cette expérience intensément sexuelle, et déjà très
satisfaisante en tant que telle, a eu des prolongements presque senti-
mentaux, en tout cas on ne peut plus tendres. Nous nous étions
quittés, j'étais en phase de récupération dans une autre cabine, bien
éloignée de la première, lorsque j'ai vu me rejoindre l'amateur de
poings. Non seulement nous avons repris le débat là où nous l'avions
laissé, et même un peu en deça, non sans gant plastifié, donc, cette
fois, mais nous sommes tombés ensuite, l'un et l'autre, dans un
sommeil bien mérité, très étroitement et très joliment partagé. Puis
nous parlâmes. Puis nous nous caressâmes à nouveau, nous embras-
sâmes, nous léchâmes. Et quittâmes ensemble les bains, et revînmes
côte à côte à Paris, dans ma voiture.
 
    J'eusse volontiers emmené Hubert au théâtre, si j'avais gardé libre
jusqu'au dernier moment la deuxième place d'une invitation de
Pierre Vernier, mon voisin de campagne, à une représentation de
Quisaitout et Grobêta, où il partage la vedette avec l'auteur, Coline
Serreau. Cependant j'avais téléphoné le matin même à ma sœur pour
lui proposer de m'accompagner. Elle ne le pouvait pas, et m'avait
suggéré d'emmener mon neveu. Mais il se révéla qu'il ne pouvait pas
venir non plus et finalement, à ma relative surprise, j'héritai de mon
beau-frère ; qui m'attendait donc, à huit heures et quart, dans le hall
du théâtre de la Porte-Saint-Martin.
 
    La pièce connaît un succès fou. On l'a jouée tout l'hiver dernier,
elle a reçu quatre Molière, dont celui du meilleur spectacle comique.
Et on l'a reprise cet automne, quasiment à guichets fermés, à la suite
de l'échec du No Man's Land de Pinter. Je ferais d'évidence un très
mauvais directeur de théâtre, car je n'eusse pas donné cher de son
succès, moi. On croirait un joli spectacle de patronage, mais de
patronage qui aurait de sérieux moyens, d'une part, et d'autre part
une solide expérience professionnelle – ce qui est bien sûr une
contradiction dans les termes. Tout est réglé au cordeau, les décors
sont très agréables, le public paraît enchanté. Ce qui manque, c'est
un texte, évidemment.
 
    Mon beau-frère, à ma surprise renouvelée, tint à m'accompagner
dans la loge de Vernier, après les derniers rappels. L'échange y fut un
peu emberlificoté, car moi qui dans le meilleur des cas ne suis déjà
pas très adroit, socialement, j'ai le plus grand mal à m'exprimer
devant deux personnes réunies par le hasard, et que rien ne
rapproche sinon lui. Vernier, par chance, est un homme aimable,
cordial, très bien élevé (mon beau-frère aussi, d'ailleurs), aussi peu le
théâtreux caricatural que possible. Nous nous sommes promis de
nous revoir en Gascogne, et je raccompagnai mon beau-frère à la
gare de Lyon…
 
    Sandwich au café Français, place de la Bastille. Rapide passage à
la Voie Unique.
 
    Nous noterons pour être complet que lorsque nous prîmes une
douche finale bien méritée, aux eaux de Vincennes, vers sept heures
et demie, ledit Hubert et moi, nous eûmes pour voisin un garçon
d'une trentaine d'années, bien « fort » et même carrément gros – c'est
encore peu dire –, barbu, belle et bonne tête, invraisemblablement
velu, et qui m'excitait fort dans la mesure où je pouvais être encore
excité après les séances dont je réchappais. Peut-être cette excitation
singulière, mise à l'épreuve, n'eût-elle duré que quelques secondes. Il
n'empêche que j'eusse aimé en courir la chance. Le désir est inépui-
sable, par chance.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus