Photo © Renaud Camus
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Extrait de « La Salle des Pierres (Journal 1995) »
page 55

Voir la description du livre

«
     Lundi 23 janvier, onze heures du matin. Épuisé. Très peu dormi, à
cause d'histoires de chiens. Le Horla s'est échappé vers une heure
du matin, lors de notre ultime sortie, pour aller faire sa cour à la lune
déclinante, et rendre en des fermes éloignées, sans doute, quelques
hommages plus laïques. Mais quand il revient vers quatre heures, son
coup tiré je l'espère pour lui, il ne se gêne pas pour demander le
cordon, à grands abois. Monsieur veut bien faire la vie, mais il tient
ensuite à retrouver son lit. Et je suis obligé d'aller lui ouvrir, crainte
qu'il n'éveille tout le pays. Nous avons eu un entretien serré. Je ne lui
ai pas caché ma façon de voir. Quant à se rendormir après cela, plus
question. Cynophilie à son plus bas. Les labradors au Labrador, la
France aux petits lapins !
 
    Une matinée de grande fatigue, donc. Tous les gestes coûtent.
Mais la nature est là, qui t'invite et qui t'aime. Aujourd'hui encore les
Pyrénées sont en grande représentation. Elles sont debout dans
toutes les fenêtres, elles me tendent la mousse à raser,prévenantes,
elles cherchent avec moi mes pantoufles. C'est à se demander si la
fatigue, loin d'atténuer la sensation, ne l'exaspère pas, au contraire, et
n'accélère ce bienheureux acquiescement de tout le corps à l'espace,
à la lumière, à la sublime enceinte, comme dit mon Paul-Jean.
 
    Il dit encore, en post-scriptum à une des Lettres à soi-même : « Ce
que j'ai aimé le plus au monde ne pensez-vous pas que ce soit les
femmes, l'alcool et les paysages ? » Je change ses femmes en garçons,
et je les laisse à la même place. De l'alcool je ne sais trop que faire,
et le remplace par la musique, ou par la poésie (mais c'est tout un).
Et je garde les paysages.
 
    Je ne sais ce dont il est le plus difficile de parler et d'écrire, des
goûts peu approuvés du monde, ou de ceux qui le sont fort. Je
pencherais plutôt pour les seconds. Qui dit ne pas aimer les paysages ?
Personne. Aussi a-t-on scrupule à en rajouter. Mais si chacun leur
vouait le culte qu'il proclame, ils ne seraient pas à ce point dévastés ;
et nous avons tous vu des dizaines d'amateurs prétendus ne pas les 
voir, et poursuivre en voiture des discussions féroces sur le cours de la
peseta, face à la sierra Nevada ; tirer leurs volets au crépuscule ; ou se
tenir chez eux, de préférence, dans la seule pièce d'où l'on n'aperçoit
rien de l'espace. On se trouve donc confronté à un goût dont la haute
faveur est de convention pure, neuf fois sur dix. Et l'on trouve
beaucoup moins obscène d'en exprimer un autre, dont la profonde 
défaveur n'est pas moins empruntée, peut-être.
 
    J'aime assez, après tout, que ce qu'il y a de plus exceptionnel à
Plieux ne se manifeste qu'en de certains moments rares, qui sont
imprévisibles. Ce que cette maison a de plus noble, on ne peut le
montrer à personne, tant c'est aléatoire. Mais qui a vu a vu. Et
chacun de ses gestes doit savoir, aux autres heures, les plus
nombreuses, que cette brume n'est qu'un masque du dieu, une
précaution qu'il prend pour ne pas nous tuer, par l'excès de notre
adoration.
 
    Sept heures du soir. Si je comparais l'effet que produit sur moi le
spectacle des Pyrénées à celui du nitrite d'amyle, on croirait que je
plaisante. Pourtant ils sont bien de même nature. Ils consistent en
un exponentiel accroissement du sentiment de la présence. Le nitrite
multiplie la présence physique, les Pyrénées multiplient la présence
lyrique. Mais dans la présence lyrique entre une forte composante
physique, et dans la présence physique – telle du moins que la
fomentent le plaisir et les poppers – une forte composante lyrique.
 
    Présence, dans les deux cas, est d'ailleurs un terme un peu
paradoxal, car le moi, qui dans cette expérience s'augmente considé-
rablement d'un côté, simultanément se dilue, pour se mélanger à
l'air, à la chair et à l'heure. C'est encore s'augmenter, bien entendu :
on est plus soi d'être moins soi. On coexiste avec le temps, pour une
fois ; avec la seconde, avec la peau, avec le ciel, le poil, la montagne,
la neige…


                                                    *


    Et cet exégète improvisé, à propos de vos écrits : « Vous êtes
capable du meilleur comme du pire. » Ce n'est pas le ton de la
conversation polie, mais vous pourriez très bien vous ranger à ce
sentiment-là. Seulement, si vous le creusez un peu, vous découvrez
qu'il recouvre seulement ceci : vous êtes capable de parler si joliment
de peinture, de poésie, de paysages, des choses les plus hautes (« le
meilleur »), et en même temps vous parlez de sexe, de drague, de
culs, de poils, de pipes et d'enculages, enfin de tout ce qu'il y a de
plus bas (« le pire »). C'est ça qu'on n'arrive pas à comprendre…
 
    L'opinion selon laquelle le niveau artistique d'une oeuvre quelle
qu'elle soit se juge d'après la présence plus ou moins marquée, en
elle, de la sexualité (l'élévation de ce niveau étant inversement
proportionnelle à l'intensité de cette présence), cette opinion n'est
pas seulement celle des couches culturellement les plus défavorisées,
qui voient la culture comme un élément de dignité sociale (ce qu'elle
est en effet, mais pas au sens où elles l'entendent), et pour qui
dignité et puritanisme vont de pair. On la trouve également
répandue dans les couches culturellement les plus conservatrices,
celles qui ont été le moins touchées par la modernité – la bourgeoisie
traditionaliste de province, par exemple, celle qui est le plus ancrée
dans son terroir. Mais on la rencontre aussi, plus curieusement, dans
certains milieux intellectuels, ou pseudo-intellectuels (car je ne peux
pas accepter tout à fait l'idée que cette opinion soit compatible avec
la vie juste de l'esprit) ; chez des universitaires, par exemple, qui
croient éros incompatible avec la saine philologie et même avec l'art,
sauf sous la forme chantournée et délicatement transgressiste de
« l'érotisme ».
 
    Cette opinion est facilement explicable, au demeurant : par vingt
ou trente siècles d'éducation d'une part, mais aussi par mille
manifestations réelles de l'esprit du temps. Qui parle le plus volon-
tiers et le plus fort de sexualité, aujourd'hui ? La télévision du
samedi soir. Et il faut entendre en quels termes ! De sorte qu'il y a
bien une espèce de vérité objective et pour ainsi dire expérimentale
dans l'association systématique de la sexualité, ou de sa voix, de ce
qui la nomme, avec la pire vulgarité. Mais cet argument-là confond
les symptômes avec les causes, l'accident avec l'essence. Moi je suis
arrivé à la vie culturelle vivante et créatrice à travers Lolita, Eden
Eden Eden, Notre-Dame-des-Fleurs ou Les Corps conducteurs. Non
seulement étais-je vacciné pour jamais, dès lors, contre la confusion
entre sexe et médiocrité de niveau artistique, mais j'avais tendance
à penser, au contraire, et je pense toujours, dans une certaine 
mesure, qu'il y a au moins parallélisme entre art, ou au moins art
moderne, contemporain, et liberté d'expression sexuelle. Passe
encore pour les oeuvres sans sexe. Mais les oeuvres à sexe emberlifi-
coté me semblent n'avoir pas d'excuse, de nos jours, et surtout pas
d'excuse esthétique. C'est intellectuellement que je les trouve
châtrées ; philosophiquement, idéologiquement, ontologiquement et
donc artistiquement.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus