Photo © Renaud Camus
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Extrait de « La Salle des Pierres (Journal 1995) »
page 72

Voir la description du livre

«
    Lundi 6 février, dix heures du matin. « J'ai appris avec grande
tristesse, m'écrit Jan Baetens, les mésaventures financières du
Château. Je suis perplexe de constater, une fois de plus, que de telles
infortunes n'ébranlent en rien votre stoïque bonne humeur (c'est
aussi un des traits que Benoît Peeters admire le plus en vous). »
 
    Je ne m'attendais certes pas à être admiré pour ma bonne
humeur ; encore que, après tout… Toute la semaine dernière fut
assez gaie, avec dans la maison tous ces jeunes gens du film, et
quoiqu'ils me traitassent comme si j'étais une fragile combinaison de
Jorge Luis Borges, de François Mauriac et du vieillard des Fraises
sauvages ; ou bien parce qu'ils me traitaient de la sorte, ce qui évidem-
ment ne me rajeunissait pas, mais me changeait agréablement des
bonshommes qui me réclament des articles pour leur revue en
m'expliquant qu'ils n'ont jamais rien lu de moi et ne savent pas ce
que je fais mais que…, et qui sont mon pain quotidien, sous une
forme ou sous une autre.
 
    Si la Belgique m'admire pour ma bonne humeur, je me demande
ce qu'elle dirait de mes parents, qui ont quatre-vingt-trois ans, qui
rient quand je leur annonce que j'ai cent mille francs de découvert en
banque parce que c'est de la roupie de sansonnet à côté de leurs dettes à
eux, qui vont être expulsés de leur maison le quinze mars et qui, s'ils
tombent deux fois en panne dans leur vieille guimbarde alors qu'ils
essaient d'atteindre, de Clermont, le Crédit municipal de Limoges
pour y mettre en gage leurs derniers bibelots, s'émerveillent (en
janvier !) d'avoir dû attendre deux heures un garagiste « dans un site
absolument délicieux » (la première fois), et d'avoir eu « une chance
de bien visiter Aubusson, qu'on a tendance à négliger à tort quand
on n'est pas forcé de s'y arrêter » (la deuxième fois). Ils prennent leurs
épreuves financières et le « sport » auquel elles les contraignent
(procès, harcèlement par les huissiers, courses d'un mont-de-piété à
l'autre, déménagement du grenier qu'il va falloir évacuer) comme de
magnifiques instruments de jeunesse gardée. Ma bonne humeur, si
bonne humeur il y a, a vraiment de qui tenir !
 
    Ai-je noté ici que le Nancéien Serge (j'y pense parce que c'est une
fourmi qui a l'humeur bien sombre, lui, comparé aux cigales que
nous sommes) me demande de lui rendre les trente mille francs qu'il
m'a prêtés l'année dernière pour l'achat du petit terrain d'à côté ? On
peut dire qu'il tombe bien, celui-là ! Cependant il tourne la chose
assez délicatement, déclare que c'est « un peu pressé mais enfin pas
urgent-urgent », et souhaiterait seulement que je mette « son dossier
au sommet de la pile ». Tout cela parce que depuis la mort de sa mère
il partage sa maison avec son neveu étudiant, et que celui-ci vient d'y
introduire la petite amie qu'il a rencontrée récemment à la faculté, ce
qui oblige Serge à s'habiller autrement qu'avec les vieux pull-overs
troués qu'il avait l'habitude de porter chez lui. Donc il a décidé
d'acheter un appartement. Donc il a besoin de son argent. Ah ! Les
dragues qui s'esquissent dans les amphithéâtres lorrains, entre
étudiants et étudiantes en dentisterie, ne se doutent pas des
effroyables répercussions qu'elles ont, par le jeu des indivisions et des
pull-overs troués, au fin fond des manoirs gascons ruinatiques !
 
    Quatre heures. Promenade idyllique, en manches de chemise, puis
torse nu, par un temps exquis, dans ces petites vallées dont la décou-
verte récente, entre Saint-Clar, Gaudonville et Mauroux, ne cesse de
m'enchanter : belles prairies sans barrières, d'abord, parcourues par
un ruisseau chantant ; puis vrai chemin sous les arbres, entre des
murets de pierres sèches. Viennent enfin des prés semblables à ceux
de mon enfance, où je me suis allongé un instant au soleil. Le
bonheur sous En Carion.
 
    Cinq heures et demie. Je devrais cesser de célébrer l'amabilité
pourtant sans pareille du percepteur de Saint-Clar : comme il ne
parvient pas, malgré ses efforts courtois, à tirer grand-chose de moi,
sa hiérarchie, si elle découvre mes compliments à son égard (ce qui
est infiniment peu probable, soit), risque de juger sa courtoisie
exagérée, et ses efforts pour faire rentrer l'argent de la République
insuffisants ; et je vais compromettre sa carrière (ce qui d'ailleurs ne
serait pas une mauvaise chose, de mon point de vue ; il ne manque-
rait plus qu'on me le nomme à Auch, et qu'on nous envoie une
brute !). Mais vraiment, je ne connais personne de plus obligeant que
cet homme. Lorsque je l'appelle on entend à mon nom, dans sa voix,
une nuance de satisfaction accueillante, comme s'il reconnaissait avec
plaisir le plus mauvais payeur de ses assujettis. C'est bien un trait de
la Lomagne : dans ces cantons de gens aimables, l'homme le plus
aimable, c'est le percepteur !
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus