Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus

Extrait de « La Salle des Pierres (Journal 1995) »
page 93

Voir la description du livre

«
    Samedi 25 février, sept heures et demie du soir. Revu hier soir à la
télévision, tout à fait par surprise, le film que j'avais vu enfant au
cinéma Le Foyer, à Clermont-Ferrand, un dimanche après-midi à
cinq heures, en 1956, 57 ou 58, c'est-à-dire presque à sa sortie, et qui
m'avait tant marqué, ne serait-ce que par sa tristesse. Je croyais que
c'était un film italien où jouait Raf Vallone. C'est en fait un film
espagnol, de Juan Antonio Bardem, qui s'intitule en français
Grand'rue, en castillan Calle Mayor. Ses interprètes sont un certain
José Suarez, très oubliable, et Betsy Blair, elle absolument
merveilleuse. C'est l'histoire d'une presque vieille fille à laquelle un
homme, poussé à la mystification par un groupe d'amis désœuvrés,
fait croire qu'il va l'épouser. Je comprends qu'aujourd'hui je puisse
m'identifier très fort au sort de cette malheureuse, qui croit voir
passer et qui perd sa dernière chance d'amour et de bonheur. Mais
quelle étonnante prémonition pouvait bien me la rendre si
émouvante, quand j'avais dix ou douze ans ? Certaines scènes,
comme la visite du futur appartement nuptial, dans un immeuble
inachevé plein de dangereuses chausse-trappes, m'étaient restées
jusqu'à hier dans la mémoire.
 
    Ce que j'avais refoulé, en revanche, c'était l'Espagne, l'Espagne
triste de ces années de plomb, que j'avais regardée sans la voir dans
la salle triste d'un cinéma diocésain d'Auvergne, au temps d'une
France elle-même bien grise. Le film est censé se passer dans une
ville anonyme de la province espagnole, semblable à beaucoup
d'autres, nous dit-on en guise de prologue. Il a dû être tourné sur
plusieurs sites, de sorte que la ville en question, m'a-t-il semblé, est
un espace imaginaire. Je suis sûr, à de certains plans, d'avoir reconnu
Cuenca ; mais d'autres laissent apercevoir une cité un peu plus
grande, apparemment, moins pittoresque et moins archaïque. Teruel,
Ségovie, Salamanque ? Comme c'est le cas pour toutes ces villes de
l'Espagne intérieure, les immeubles s'arrêtent d'un coup, et aussitôt
c'est le désert, la Meseta désolée.
 
    Betsy Blair est admirable : un peu plus jolie peut-être que ne
l'impliquerait son rôle, malgré le tout début visible d'un dessèche-
ment promis – digne, distinguée, souriante, incroyablement
émouvante. Même si toutes n'avaient pas ce charme et cette expres-
sion de délicatesse et de bonté, les jeunes femmes de la bourgeoisie
avaient cet air-là et ce port-là, dans mon enfance. Et je trouve cette
allure beaucoup plus séduisante, bien entendu, et de plus haute
civilisation, que celle qu'on leur voit couramment aujourd'hui…
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus