Photo © Renaud Camus
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Extrait de « La Campagne de France (Journal 1994) »
page 66

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«
   Paris, front de Seine, jeudi 3 mars, sept heures moins dix, le soir. Que le
3 mars 1994 il y eut sur toute la France des ciels d'une splendeur, d'une
majesté, d'une invention, d'une douceur par endroits, d'une profusion
surtout, à rendre fou de bonheur.

   Il faudrait apprendre à n'aimer que les ciels.

   Eux sont sûrs, au moins. Non qu'ils soient toujours beaux, mais
toujours et à jamais il y en aura de beaux.

   La laideur du siècle ne peut rien contre eux, ni l'ingratitude des
paysages. Ils se jouent d'elles, et même ils en font l'occasion de leurs
triomphes les plus grandioses. De longues plaines riches et niaises
ponctuées de pylônes, de grands échangeurs d'autoroute, des banlieues
chaotiques où clignotent les premiers néons du soir et ce sont autant
d'émerveillements sous un ciel dressé, vertical, tout en bouffées 
furieuses, en déchirures, en maelströms, en plages apaisées d'un rose
tendre, en brusques accélérandos de nouveau, comme tout l'orchestre
de Berlioz d'un seul coup déployé, comme une entière symphonie de
Mahler en un seul grand tableau livrée, avec ses chocs de cymbales, ses
marches grinçantes, ses tutti fracassants, ses longs adagios suspendus…

   Puis quelle est cette ville blanche, au loin, si lumineuse et si longue,
si blanche, un filet de pure lumière tendu sur les faubourgs bruns déjà
nocturnes, sous l'allegro barbaro des nuages ? C'est Alger, c'est Sidon,
c'est Lisbonne, c'est une ville dans les fonds de Cima, c'est Paris où
vous voici rendus, avec toutes ses publicités nouvelles, qui vous
amusent, ses jolies vieilles dames hésitant sur les clous, ses jolis jeunes
gens qui s'appellent et qui ne vous voient pas : la vie simple et 
tranquille, entre les gais embouteillages et les coups de klaxon, jusqu'au
bord du fleuve adorable.

   Que le monde est beau, bien-aimée, que le monde est beau ! Où dit-on
cela, où chante-t-on cela ? Dans Tagore orchestré par Zemlinsky, dans
Abu Nuwas, chez Milosz, dans Saadi ? Et quand le monde aura cessé
d'être tout à fait beau nous resteront toujours les ciels, n'est-ce pas, et
les nuages, mon coeur, les merveilleux nuages…
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus