Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus

Extrait de « La Salle des Pierres (Journal 1995) »
page 110

Voir la description du livre

«
    Jeudi 23 mars, cinq heures de l'après-midi. Évidemment la vie 
commence à devenir un peu compliquée : la banque m'avait déjà
retiré ma carte bleue, maintenant elle ne veut plus me donner de
carnet de chèques ; et comme je ne peux retirer d'argent liquide ni de
mon agence ni d'une autre…
 
    Cela dit on ne saurait faire de reproche à personne, sauf à moi :
nous en sommes à cent huit mille francs de découvert, et les factures
s'accumoncellent, comme disait un monsieur que cita ma famille sur
trois ou quatre générations.
 
    Le compte de l'association ne vaut pas mieux. J'ai été obligé
d'établir un « bilan financier » de l'année 1994 pour le Conseil
général, et il a bien fallu, à cette occasion, faire enfin les additions.
Les dépenses dépassent les recettes de cent vingt-huit mille francs.
Pas étonnant qu'on me tire de toute part comme un lapin…
 
    En même temps, la vie est exquise. Je doute que l'année ait à offrir
des jours plus beaux que ceux-ci. Il fait un temps merveilleux, déjà
très chaud. Je vais passer mes après-midi sur ma chère butte
d'Argelez (si c'est bien ainsi qu'elle se nomme), en avant de Saint-
Créac. Et j'y lis au soleil, tout nu, des livres qu'on m'envoie : Molière
ou le Prix des choses, de Pierre Force, curieux essai d'herméneutique
bathmologique, ou En toute innocence, de Catherine Cusset. Puis je
rentre bien vite, car j'ai aussi peu de succès dans ma gestion du temps
que dans celle de l'argent : L'Épuisant Désir n'est toujours pas fini, le
Brésil me réclame le texte sur les dessins de Barthes pour le
catalogue de l'exposition de Rio, je dois à une revue belge la trans-
cription de quelques pages du Journal de Travers (New York 1976).
Et surtout je n'ai pas écrit une ligne, ou du moins une ligne arrêtée,
définitive, de l'Éloge moral du paraître que, selon le plus récent et
quatrième arrangement, je devais remettre aux éditions Sables à la
fin de ce mois-ci. Au lieu de quoi je passe mon temps à des « bilans
financiers » et à des « budgets prévisionnels » – que je bâcle, bien
entendu, par exaspération autant que par incompétence. Si vivre est
un devoir, quand je l'aurai bâclé…	
 
    De la situation sentimentale nous ne parlerons pas, car il n'y a
strictement rien à en dire. La butte d'Argelez est belle, avec sa vue
sur tout le pays, mais terriblement solitaire.
 
    Je dois partir jeudi prochain pour Rome, afin de participer à une
sorte de colloque sur la mémoire, à la Villa Médicis. ça me change-
rait les idées, et je pensais rédiger ma petite communication dans
l'avion. Mais même si le voyage est payé et le séjour assuré, comment
partir sans un sou vaillant, et sans nul moyen d'en avoir ? Je crains
d'être obligé d'exciper de la mort de mon père pour décommander
ces impossibles petites vacances.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus