Photo © Renaud Camus
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Extrait de « La Salle des Pierres (Journal 1995) »
page 121

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«
    Lundi 1er mai, onze heures et demie du matin. Chronique de l'usine
Plieux. Les dernières pages d'épreuves de L'Épuisant Désir sont
parties par fax mercredi dernier. Je me suis mis enfin sérieusement à
mon Éloge du paraître. « Sérieusement » est beaucoup dire, à la vérité,
car un temps fou se dilue à toute sorte d'autres activités que le « vrai »
travail, en particulier au profit de Pli selon pli. L'association et moi
sommes en train d'engager toute sorte de personnel par le moyen
des « contrats emploi-solidarité », lesquels nous valent jusqu'à présent
un jardinier et un « technicien de surface », et devraient nous attirer
aussi, dans les jours qui viennent, une secrétaire.
 
    Le jardinier a été recruté par une petite annonce mise à
l' A.N.P.E. C'est un RMIste des environs de Fleurance, qui mercredi
dernier a commencé à débroussailler le pourtour de la maison, à
l'aide d'un appareil emprunté à mes voisins Aeberhard. Malheureu-
sement, dès le vendredi, il ne s'est pas présenté. Il m'a avoué ensuite
qu'il s'était fait arrêter par les gendarmes parce qu'il conduisait sans
permis. J'ai insisté pour qu'il vienne samedi matin, afin de remplacer
les heures perdues la veille, car dans mon esprit l'objet principal et
urgent de toute cette belle activité domestique et horticole était de
préparer la maison et ses abords pour une visite importante, celle du
président de la Caisse des dépôts et consignations du Midi-
Pyrénées, qui devait venir ce jour-là avec sa femme et avec
M. Prévot, le conseiller pour les arts plastiques à la D.R.A.C. Tout
ce beau monde est venu en effet, nous avons déjeuné à Lectoure à
l'hôtel de Bastard, et quand nous sommes arrivés ici vers trois heures
de l'après-midi la moitié du jardin était à peu près débroussaillée, et
le ménage à peu près fait à l'intérieur par le nouveau « technicien de
surface », que j'étais allé chercher jeudi à la gare d'Agen.
 
    Il s'agit d'un garçon que j'avais rencontré cet hiver au N.Y.C., à
Toulouse. Il était venu passer une nuit ici, et depuis il m'écrit et me
téléphone assez régulièrement. Il a tous les problèmes de la terre, à
commencer par les plus graves. Il est au R.M.I., et à ce titre parfai-
tement éligible pour un « contrat emploi-solidarité ».
 
    Quand je lui ai dit que nous cherchions quelqu'un pour la
fonction de « technicien de surface », il s'est proposé, et j'ai accepté sa
proposition, à tort ou à raison. Non seulement il n'a pas de voiture,
mais même il ne sait pas conduire, de sorte qu'il est nécessaire de le
loger, et donc de le nourrir. Avoir en résidence permanente
quelqu'un qui veille au bon ordre de la maison présente un certain
nombre d'avantages, d'un côté, et qu'on ne soit pas obligé de cacher
quoi que ce soit de son genre d'existence à un factotum aussi présent,
c'est un autre mérite de pareil arrangement. L'ennui, dans le cas
particulier, c'est que le factotum en question risque de constituer lui-
même une occasion de cachotteries quant à son rôle exact auprès de
moi, et surtout quant aux origines de son recrutement : cela vis-à-vis
des associations qui le paient et qui le délèguent à Plieux, d'une part,
et qui ne seraient pas enchantées d'apprendre, peut-être, qu'il a été
engagé dans une back-room ; et d'autre part vis-à-vis de ma mère, qui
comprendrait mal, par exemple, si elle séjournait ici, que le « techni-
cien de surface » alloué à Pli selon pli me tutoie et partage nos repas
– ou qui ne comprendrait que trop bien, ce qui serait éprouvant pour 
elle, psychologiquement, et mettrait dans la maison une ambiance
désagréable. D'où la nécessité de comédies qui sont ce que je déteste 
le plus au monde, et d'une sorte de grand écart idéologique, qui sera
difficilement tenable, on the long term. Ainsi j'ai été obligé de
demander à Claude de me vouvoyer en public. M'appellerait-il
Monsieur, de temps en temps, que ce ne serait pas plus mal non plus.
Mais je suis partagé entre la crainte de le froisser et la peur de me
mettre dans des situations très délicates, où je serai d'évidence dans
mon tort.  
    
    Sa santé n'est pas bonne. Hier dimanche il est tombé malade, et
souffrait violemment d'une otite. Il a fallu appeler le médecin de
garde, qui dans un premier temps ne pouvait pas venir, et désirait
que nous passions à son cabinet. Claude avait l'intention de s'y
rendre dans la tenue qu'il avait arborée toute la journée pour vaquer
à ses occupations domestiques, et dont l'essentiel consistait en un
vieux jean coupé au-dessus du genou, de toute part tailladé et orné
de motifs peints à la main, stratégiquement disposés. Cette toilette
fantaisiste and rather risquée me semblait peu compatible avec le
devoir de réserve qui incombe, sur les domaines du comte Westwest,
à tout fonctionnaire du Château. Je me suis donc permis de
demander à l'impétrant de la classiciser un brin, ce qu'il a consenti à
faire, sans commentaires. Mais ce genre de problèmes me met dans
un rôle de censeur permanent qui n'est pas particulièrement
agréable.
 
    De toute façon la voiture n'est pas partie. Morte. Plus un bruit ni
un signe à en tirer. Informé par téléphone de ce nouveau tracas, le
médecin a bien voulu se déplacer. Je ne l'ai pas vu. Quand il est arrivé
je dormais, épuisé par une journée qui avait été éprouvante de mille
façons médiocres.
 
    Il s'était agi par exemple, pour la je-ne-sais-combien-t-ième fois,
d'essayer de faire « confirmer » les deux labradors : une formalité
indispensable au développement heureux de leur vie sexuelle. surtout
dans ses aspects les plus officiels. Comme l'épreuve de la confirma-
tion semble se dérouler en général à l'occasion de « concours », ces
messieurs étaient inscrits de longue date à un concours canin
d'Agen, qui commençait à neuf heures du matin pour se terminer à
cinq heures et demie de l'après-midi. Il avait fallu promettre par
écrit, je vous prie, de ne quitter les lieux sous aucun prétexte avant
l'heure officielle de clôture. Or je ne suis pas certain que les milieux
cynophiliques soient nécessairement les plus raffinés qui soient ; ni la
ville d'Agen la plus aristocratique de France. La combinaison des
deux, quoi qu'il en soit, s'est révélée assez redoutable, par ces
premières grandes chaleurs – et d'autant plus éprouvantes que de
confirmation nulle, in fine, ni pour un chien ni pour l'autre !
 
    Le noir a déjà été tatoué trois fois, dont deux à Lectoure, et son
tatouage n'est toujours pas lisible. « Changez de vétérinaire ! » a dit
Mme la juge avec bon sens.
 
    Quant au blanc il avait été demandé pour lui, lors du précédent
examen de confirmation, un examen radiologique du train arrière. Je
ne l'ai pas fait faire parce que l'éleveuse qui me l'a vendu, vexée,
m'assurait que c'était inutile. A l'en croire le chien passerait haut la
main et même haut la queue une autre épreuve. Mais pas du tout.
L'examen ayant été requis par un juge, le juge suivant a estimé que
sans examen pas de confirmation – de sorte que tout est à recom-
mencer.
 
   Enfin toute cette journée d'hier dimanche fut une exaspérante
déconfiture de bout en bout, avec petit lever aux petites heures à
cause du rendez-vous canin, heures étouffantes et mortelles d'ennui
en compagnie des autres éleveurs sous la voûte torride du parc des
expositions d'Agen, échec des deux confirmations, maladie du
nouvel intendant, et refus de la voiture de donner le moindre témoi-
gnage d'appartenance au monde des vivanzs.
 
    Samedi avait été nettement plus favorable. M. Villerbu, le prési-
dent de la Caisse des dépôts, a laissé entendre qu'il était disposé à
donner quarante mille francs à Pli selon pli. Cette contribution, si
elle était confirmée, bouclerait à peu près le budget de l'exposition
Kounellis : cent dix mille francs de la D.R.A.C., trente du départe-
ment, vingt-cinq ou trente de la Région, six mille de la caisse
d'épargne, cinq mille de Saint Laurent, quarante de la Caisse des
dépôts – soit deux cent seize mille francs, à peu près ce que nous avions
demandé. Ne resterait plus à couvrir que le passif de l'an dernier,
plus de cent mille francs.
 
    Ma propre situation financière est à peu près inchangée : grosso
modo cent mille francs de découvert, moi aussi. Les prélèvements
du mois dernier ont tous été refusés. Ceux de ce mois-ci également,
sans doute – ou bien ils le seront demain.
 
    Temps superbe, après une semaine de pluie. Mais de nouveau on
entr'aperçoit les montagnes ; mauvais signe. Front sentimental :
néant (sinon que M. l'Intendant-Général des Domaines m'envoie du
premier étage, tous les jours, trois ou quatre poèmes d'amour – peut-
être juge-t-il que c'est là une des attributions de sa charge…)
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus