Photo © Renaud Camus
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Extrait de « La Salle des Pierres (Journal 1995) »
page 243

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«
    Dimanche 20 août, 10 heures du matin. A peine avais-je décidé de
rester quelques jours de plus à Rio, pour y profiter des belles
matinées de soleil sur mon balcon, et des après-midi de lecture de
Borges et du monde, le long de la plage de Botafogo, le temps a
tourné.
 
    Rio vous prend maintenant des aspects whistlériens, esthétique-
ment plus élégants que sa défroque habituelle de carte postale à
paréos, mais moins propices à la rêverie littérotique. Hier soir il
tombait des cordes. Cinelândia, où se pressait la veille une foule trop
large pour les allées, était désert. Je n'ai pas revu le pseudo-Eliézer,
dont nous ne saurons jamais, mon petit Gabriel, s'il faisait ou non le
trottoir. Et coincé par la pluie j'ai passé deux ou trois heures au Petit
Vert, à lire dans un Globo dominical en sept ou huit fascicules les
démêlés du président Cardoso et de je ne sais quel puissant sénateur
de Bahia, lui-même père du président de la Chambre, autour du
Banco Economico – une institution au bord de la faillite et que le
président refuse de soutenir plus longtemps ; ou bien une longue
interview de François Furet, pleine d'évidences vieilles comme le
monde, ou du moins comme la révolution d'Octobre ; ou bien des
nouvelles de la vie privée des héros de telenovelas (« Comment
réagissez-vous aux immondes rumeurs selon lesquelles vous seriez
homosexuel ? » (Pourquoi personne ne me demande-t-il jamais ça ?))
ou sur la montée de la bisexualité aux Etats-Unis, et sur son début
d'organisation syndicale.
 
    À onze heures passées j'ai affronté les trombes d'eau de la prome-
nade pour héler un taxi devant la Bibliothèque nationale, et vaillam-
ment me faire conduire au Le Boy, c'est-à-dire à quinze ou vingt
kilomètres et trois ou quatre baies de là. Avant d'entrer dans la boîte,
sur l'avenue, j'ai vu deux garçons dont l'un, un petit brun à cheveux
courts, barbichette et bermuda, serait le seul à me plaire vraiment, de
toute la soirée. Le Boy décidément n'est pas un endroit pour moi.
Sur trois ou quatre cents danseurs ou spectateurs, pratiquement pas
un seul qui éveille chez moi la moindre concupiscence. Très involon-
tairement je me suis attiré celle de deux amis, un Noir très musclé
mais vraiment pas très beau, et un petit moustachu plus à mon gré,
mais que vexa mon refus de danser, et que le Noir, de toute façon,
somma de déguerpir car, disait-il en ne riant qu'à moitié, « C'est moi
qui l'ai vu le premier ! ». C'était un Noir extrêmement entreprenant,
qui agissait comme si mon consentement à ses avances était acquis
d'emblée, et si le seul problème entre nous était de savoir où et
quand. J'ai sous les yeux son nom et son numéro de téléphone. Il
s'appelle Isaël. Les Brésiliens semblent reculer indéfiniment les pures
possibilités combinatoires des lettres, pour créer des prénoms qui
n'ont aucune référence dans l'histoire ou dans l'onomastique.
 
    À quatre heures du matin le petit barbichu du début s'est retrouvé
seul, et sans me rendre jamais mes regards s'est constamment isolé,
comme si peut-être il s'attendait que je le suive, ou le rejoigne. Mais
je ne suis pas un dragueur très entreprenant. J'ai besoin de quelques
encouragements. Les siens n'étaient pas suffisants, d'autant que mon
incapacité à parler portugais accroissait encore la difficulté de ce
genre d'accostage. Il s'est rapproché de la porte. Au lieu de m'asseoir
à son côté, je suis passé devant lui et je suis parti. Bien entendu, c'est 
à ce moment-là qu'il s'est enfin décidé à me regarder. Mais il était 
trop tard, je franchissais alors le seuil fatidique où il y avait écrit :
Toute sortie est définitive. Ainsi suis-je rentré me coucher, absurde-
ment tard, avec de beaux regrets et un visage pour me tarabuster
dans l'insomnie, selon la meilleure règle.  
 
                                                         *
 
    C'est avec les siècles qu'il faut discuter, pas avec ses contempo-
rains : avec ceux-ci la distance n'est pas bonne. Ou bien notre voix
est trop proche de la leur, et ils ne la distinguent même pas dans le
brouhaha général. Ou bien notre propos est trop éloigné, au
contraire : il ne leur semble pas relever du débat.
 
   (J'ai conçu ici le projet d'un Éloge de l'inégalité.)
    
   […]
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus