Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Les Nuits de l’âme (Journal 1996) »
page 60

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«
    Mardi 19 mars, huit heures moins le quart, le soir. Le
Département de la Lozère, version revue, index compris, est
parti hier pour Paris sous forme de disquette. Mais, hélas,
il n'était pas eul à me tenir loin de ce journal.
 
                                                  *
 
    Conférence organisée par les Vieilles Maisons fran-
çaises, ici, le 9 mars, sur la sculpture gothique méridionale,
et spécialement le Maître de Rieux : la conférencière est
professeur à l'université de Toulouse ; le public, une
centaine de personnes, est composé de châtelains et de
propriétaires de jolies maisons du département. On suppose
que ces personnes s'intéressent à la sculpture, puisque la
plupart ont fait plusieurs dizaines de kilomètres pour venir
en entendre parler. Toutefois leur intérêt ne va pas jusqu'à
Kounellis, manifestement. L'exposition de l'été dernier est
toujours en place ici, puisque celle du musée Reina Sofia
de Madrid, où les pièces doivent être transportées, a été
remise à l'automne prochain. Personne n'exprime le
moindre désir d'y jeter un coup d'oeil. C'est comme si ce
n'était pas là, comme si ça n'existait pas. Et en effet, pour
ce public-là, ça n'existe pas. S'il vient spécialement pour
l'exposition, il veut bien faire semblant d'en avoir quelque
curiosité, puisque c'est ce qui figure au programme. Mais
s'il vient pour autre chose, et se voit offert par le hasard, en
somme, la possibilité de parcourir plusieurs grandes salles
de Kounellis, il ne songe pas un instant à en profiter.
Profiter de quoi ?
 
    Une dame s'aventure tout de même dans la salle des
Pierres, mais uniquement parce qu'elle s'est fourvoyée. « ça
sert à quoi, veut-elle savoir, ces pierres pendues ? C'est pour
éprouver la résistance des poutres ? » Tandis qu'un
monsieur qui a pénétré, lui, dans les salles du bas, que j'avais
laissées ouvertes, et où l'installation de Kounellis est intacte,
me demande : « C'est dans ces pièces-là que vous aviez une
exposition, l'été dernier ? »
 
    Cela dit, tout se passe on ne peut mieux, tout le monde
semble enchanté de la conférence, il fait très beau, l'épouse
du président des Vieilles Maisons françaises a confectionné
des gâteaux délicieux, l'atmosphère est tout à fait cordiale.
L'expérience donne à réfléchir, néanmoins.
 
                                               *
 
    Dans un genre voisin, mais moins sympathique, j'ai
eu la visite d'une dame du monde, qui avait un projet
d'exposition à me proposer : les oeuvres d'un artiste illustre,
paraît-il, qui reproduit vos maisons et leurs jardins, à l'aqua-
relle…Le problème est que nous avons déjà cette exposition
Miró, l'été prochain…
 
    « Ah oui ! Oh, tant pis, ça pourrait être l'année
prochaine, qu'est-ce que vous voulez, j'attendrai. Mais fran-
chement, j'adorerais lui proposer quelque chose de cet
ordre, parce que mon rêve, vous comprenez, c'est qu'il fasse
[ici le nom du très joli manoir de ma visiteuse]. Et je m'étais
dit que si je lui proposais une exposition dans la région,
peut-être ce serait un argument, quelque chose qui pourrait
le tenter…Mais si ça ne peut être que l'année prochaine,
tant pis, ce sera l'année prochaine… »
 
    En ce point commence à me gagner un certain affo-
lement. Me voilà obligé d'émettre le classique discours de
secours pour ces cas-là, selon lequel nous étions tenus à une
certaine cohérence d'« image », et qu'un aquarelliste spécialisé
dans les jolies maisons de campagne ne me semblait pas, si
illustre fût-il, s'inscrire rigoureusement dans notre ligne
esthétique.
    « Bon, eh bien tant pis, dit la dame, tout à fait pincée.
De toute façon c'est un artiste qui est connu dans le monde
entier, vous savez. Rien ne prouve qu'il aurait accepté
d'exposer ici… »

»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus