Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Les Nuits de l’âme (Journal 1996) »
page 87

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«
    Mercredi 10 avril, dix heures et quart, le matin. En fait
c'est Columbia qui a l'air un peu froissé… Les bâtiments
sont assez impressionnants, certes, une ville dans la ville,
complète avec ses temples, ses palais, ses immenses espla-
nades et même ses manifestations sous la neige – car il
neigeait – en faveur de plus d' « études ethniques »…A la
Maison française il y a une exposition d'un peintre albanais
qui peint des paysages de Bretagne « à la manière de
Boudin », dit la directrice (elle sous-estime infiniment
Boudin, à mon avis, et même sa manière). « Qu'est-ce que
vous voulez, il avait tellement envie de cette exposition…»,
ajoute-t-elle gentiment. Cette dame est aussi professeur, et
déplore que la date 1066 ne dise strictement rien à ses
étudiants, non plus que la devise Dieu et mon droit. Il n'y a
pas que l'histoire d'Angleterre et du français en Angleterre
qui leur soit obscure : trois d'entre eux seulement savaient
(ceci est difficile à croire, mais en matière d'ignorance
étudiante on peut tout croire) quelle était la nationalité du
premier homme à avoir marché sur la lune. Ah… Lectures
et conférences n'ont peut-être pas grand sens, dans ces
conditions…
 
    C'est ce que paraissait penser le chairman du dépar-
tement de français, un médiéviste récemment arrivé de
Berkeley, qui était assis au premier rang juste devant moi,
pendant ma communication, et qui regardait sa montre
toutes les trois minutes : spectacle traumatisant, même pour
un conférencier plus assuré que je ne le suis. Du coup
j'accélère, évidemment, et deviens sans doute totalement
inintelligible… Le chairman n'est même pas venu à la petite
sauterie qui suivait ; si je songe à Tom Bishop, qui m'a
invité à dîner, et qui m'a immédiatement proposé un poste
pour l'année prochaine, j'ai tendance à préférer N.Y.U. à
Columbia, évidemment…
 
    Un assez joli étudiant, avec lequel il y avait eu quelques
regards échangés, m'avait-il semblé, n'est pas venu non plus
au buffet dans la bibliothèque, à mon regret plus vif. Un
autre, en revanche, tout à fait éveillé et gentil, et qui a fait
une maîtrise sur Tricks (!), m'a accompagné dans le métro,
afterwards, et il a dépassé sa propre station de plusieurs
autres afin de continuer la conversation.
 
    Mais j'étais en chemin vers le Hangar, si c'est bien du
Hangar qu'il s'agit, et vers la « librairie » de Hudson Street,
où les quelques malheurs qui avaient pu être épargnés la
veille à ma tenue de conférence, elle a dû les affronter
multipliés. Beaucoup de temps perdu. Mais il y eut tout de
même un moment assez intense autour d'un petit Noir
plutôt blanc, à barbichette et très poilu, qui attirait les
amateurs les uns après les autres dans une cabine de moins
d'un mètre carré. Il les déshabillait et s'offrait à eux en leur
proposant successivement des poppers et de la cocaïne.
Comme les premiers entrés ne pouvaient plus ressortir, et
d'ailleurs ne le souhaitaient pas vraiment, car cet entre-
prenant et riche petit jeune homme était assez désirable,
dans un genre plutôt déjanté, nous nous trouvâmes rapi-
dement très serrés, avec les vêtements d'hiver de chacun
– car c'est ici le plein hiver, ces jours-ci, avec blizzard à la
clef, même – s'accumulant sur le sol jusqu'aux genoux et
bientôt jusqu'aux hanches des uns et des autres, exposés
à Dieu sait quelles taches (je n'ai même pas le courage
de regarder, ce matin). Et notre hôte, sitôt passée la brève
excitation à lui prodiguée par un nouveau visiteur, rouvrait
la porte pour attirer encore un autre arpenteur des
couloirs…
 
    Il m'a tout de même accordé un entretien particulier, in
fine. Mais je n'avais pas plus tôt joui, et j'étais bien loin
d'avoir rassemblé mes effets, qu'il recrutait déjà pour ma
succession.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus