Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Les Nuits de l’âme (Journal 1996) »
page 142

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«
    Samedi 13 juillet, six heures et quart, le soir. Samedi
dernier, il y a une semaine tout juste, et à peu près à cette
heure-ci, je ployais sous les honneurs.

    Le matin j'avais reçu au courrier la nouvelle que m'avait
été décerné par l'Académie française le prix Amic – certes
je n'avais jamais entendu parler de ce prix, mais il se
présentait sous la forme élégante d'un beau carton acadé-
mique frappé de l'Athéna pensive, et il était assorti de
l'appréciable annonce d'un chèque de vingt mille francs.

    En fin d'après-midi, à l'heure de l'inauguration entre
ces murs de l'exposition Miro, le sénateur Castaing faisait
un discours, notre député M. de Montesquiou en faisait un
autre, M. Bengio le directeur des Affaires culturelles un
troisième et le jeune sous-préfet de Condom un quatrième :
et ces flots d'éloquence républicaine m'étaient assez favo-
rables, forcément. Puis c'était au tour d'Eric Dupont de
prendre la parole, pour prononcer encore plus précisément
mon éloge – je lui avais demandé ce service la veille au
soir, et il s'en acquittait avec autant de bonne grâce que de
délicatesse (c'est son fort). La chère et gaie Mme. Gobeil,
la directrice des Arts à l'Unesco, avait souhaité en effet que
quelque ami à moi fît mon portrait, en quelque sorte, et si
possible flatteur, ou flatté, avant qu'elle-même me remette
la médaille Picasso de l'Unesco, en vermeil, dessinée par
Miro, et qu'elle avait confié en attendant au petit-fils du
maître, Joan Punyet-Miro, tout juste arrivé de Palma via
Madrid, Paris, Bordeaux et Agen.

    Bien : presque la gloire, en somme, au moins à l'échelle
du canton ; et presque aussi vive que ce jour lointain de mes
quinze ans où j'avais gagné un minuscule concours
hippique, sous le puy de Crouël, à Clermont.

    Mais la nuit, comme je rentrais ici vers deux heures,
après avoir raccompagné Mme. Gobeil à l'hôtel de Bastard,
à Lectoure, je trouvai la cour changée en un vaste et dense
champ d'immondices. Les cinq dames qui étaient venues
nous aider à servir les invités, pour la réception d'inaugu-
ration, avaient eu la malencontreuse idée, dans leur zèle, de
sortir de la maison tous les sacs contenant les déchets de la
fête. Les chiens, jugeant sans doute qu'on s'était peu occupé
d'eux toute la journée, et que leur heure avait sonné,
s'étaient fait une joie de mettre en pièces tout cela. Et d'un
mur à l'autre, sous l'énorme Torse de Miro, ce n'étaient que
lambeaux de canapés, collerettes de petits fours, éclairs
écrasés, serviettes froissées, mégots, le tout raclé et déchi-
queté par trois fauves. Les premiers visiteurs de l'exposition
devaient se présenter au matin. Il n'était pas concevable que
le premier spectacle qui leur serait offert fût celui-là. Et
moi le médaillé de vermeil et de frais, le lauréat de l'Aca-
démie, le couvert de lauriers et de compliments, j'ai passé
la moitié de la nuit, seul, à moitié mort de fatigue car depuis
des jours je dormais à peine, à ramasser ordures et déchets
dans la boue et dans l'herbe écrasée. How is that for
" conte moral " ?

    Depuis lors l'exposition va son train, très brillant
dimanche dernier, malgré un temps de cochon, ou peut-
être à cause de lui ; mais qui depuis se ralentit sensiblement.

    La Jeune Fille s'évadant est à Lectoure, dans la salle des
pas perdus de l'hôtel de ville. Ce soir, elle va connaître son
heure de plus grand danger. En effet c'est la célébration de
la fête nationale, entre la place principale, la cour et les
jardins de l'ancien évêché. Elle est exactement dans l'axe
des célébrations, et va donc se trouver au cœur de la foule.
Cela devrait lui faire de la publicité, et donc à tous ses frères
et sœurs restés ici, les autres dramatis personae miroaldiens.
Mais je m'inquiète pour son sort, d'autant que j'en ai
doublement la responsabilité. D'une part c'est moi qui ai
fait choix de l'emplacement où la Jeune fille est érigée pour
l'été, et d'autre part on m'a proposé, hier, de l'enlever
jusqu'à lundi. J'ai opté pour son maintien sur place. Fasse
le sort que je n'aie pas à m'en repentir, ni elle.

                                      *

    À l'heure qu'il est j'attends ma mère. Je ne peux pas
promener les chiens avant qu'elle ne rentre. Nous avons mis
au point un système de tour de garde, qui évite que la
maison ne soit jamais laissée à elle-même avec ses trésors.
Ce plan de défense est parfaitement dérisoire, bien
entendu. Il est peu probable que tant d'œuvres d'une telle
valeur, et dont la présence est de notoriété publique
– puisqu'elle est signalée dans tout le pays par une pro-
fusion d'affiches –, aient jamais fait l'objet de mesures 
de sécurité aussi minces : de vieilles portes de bois, de 
vieilles grosses clefs qui grincent, une très vieille dame
pas très fine d'oreille, trois chiens qui adorent les visites,
et quatre-vingt-trois millions de francs de peintures et de
sculptures. dont certaines, même parmi les plus légères, ne
sont même pas fixées à leur socle…

    Nous croyions que la compagnie d'assurances allait
exiger un système de gardiennage draconien, avec rondes
de nuit permanentes de vigiles. Rien. Allions-nous nous
montrer plus royalistes que le roi ?
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus