Photo © Renaud Camus
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Extrait de « La Campagne de France (Journal 1994) »
page 79

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«
   Jeudi 10 mars, dix heures du matin. Ce petit séjour parisien s'achève
en apothéose(s). C'est au point que du coup il ne s'achève pas, et que
j'ai décidé de rester quelques jours de plus. J'avais en Gascogne des
rendez-vous, demain, liés à l'exposition de Bruel qui devait commencer
le 2 avril. Mais Bruel va très mal, nous n'avons pas un sou, l'exposition
est remise, jusqu'à présent sine die. Donc je n'ai pas de raison parti-
culière de quitter Paris, qui prodigue bien des plaisirs.

   Hier soir, au théâtre de la Bastille, rue de la Roquette, c'était le
spectacle chorégraphique de Cécile Proust, entre chiens et loups, sur un
décor de Flatters. Une première ébauche en avait été donnée cet hiver
au Centre culturel américain ; le décor avait été très apprécié, mais le
spectacle lui-même plutôt fraîchement accueilli, je crois bien.
D'ailleurs, même hier soir, le public, pourtant composé pour la plus
grande part d'invités, était extrêmement réservé, m'a-t-il semblé.

   Je trouvais pourtant admirable tout ce que l'on voyait. Le fond
marcheschien est d'une matière magnifique, comme toujours, et plus
que jamais. Les variations de lumière sur lui, mettent en valeur sa
diversité formidable, sa richesse, son immobile capacité d'être indéfini-
ment ceci ou cela selon les besoins. J'aime moins son dessin, la “compo-
sition”, si l'on veut, au sens le plus classique ; mais c'est loin d'être
essentiel. L'essentiel est la texture, la pâte, le pétrissement cartogra-
phique de la flamme, de la cire et de la nuit.

   Rien qui puisse mieux convenir à l'art haut de Cécile Proust. Elle
me réconcilie avec le ballet français d'aujourd'hui, dont m'avaient
presque dégoûté, malgré la grande réputation qu'il s'est acquise, ou
s'était acquise, car la vague semble un peu passée, la niaiserie soi-disant
pleine d'humour, la trivialité, l'éternel “sens de la dérision” – mauvaises
excuses à toutes les laideurs à la mode et contentes d'elles. L'“esprit
français”, ou ce qui passe pour tel, a donné d'aussi mauvais résultats, à
mon avis, dans le domaine de la danse, récemment, que jadis dans celui
de la musique. Mais pas d'“esprit”, Dieu sait, chez Cécile Proust et ses
danseuses – et Dieu sait éminemment, car, de la danse, une conception
éminemment spirituelle : or, y en a-t-il seulement d'autre ?
 
   Tout est grâce et pulsion de grâce – pulsion qui peut être furieuse,
d'ailleurs, frénétique, comme en de certaines scènes qui semblent de
haut mal, les ménades abandonnées comme sur telles frises à la posses-
sion qui les sacre, ou consacre. Ailleurs, plus qu'à la sculpture grecque,
c'est aux chapiteaux médiévaux que l'on pense ; et d'autant plus volon-
tiers que l'une des jeunes femmes, et parmi les plus remarquables,
Marion Mortureux-Bäe, a un merveilleux visage d'ange de Reims,
entièrement habité par le feu, le même feu qui couve parmi les suies
marcheschiennes, derrière elle. Il lui est de grand secours pour
des épisodes qu'on croirait d'adoubement chevaleresque, de quête
mystique, bien sûr, de colloque à la Table ronde, conciliabule chez
Amfortas, retour éternel à la Passion.

   Est-ce Jean-Paul qui a communiqué à tout le monde son obsession
de la Déposition ? La danse, telle que l'envisage et la vit Cécile Proust,
est capable d'évoquer pareils instants inépuisables avec autant et plus
de recueillement et de ferveur que ne fait une messe, ou la plupart des
messes. Mais le linceul devient drap que gonfle près de la rivière un
enthousiasme de vierges folles ; le dieu mis en terre ici est déjà revenu
là – ou bien c'est son absence –, dans un temple bouddhiste ou parmi
les coteaux de la Thrace. Le souffle fait la liaison, et ce souffle est divin,
de bout en bout.

   J'essaie d'éviter le nom de Proust, l'autre, qu'on a tant expliqué par
le souffle ou par son défaut, sa recherche. C'est sur le nom de Nietzsche
que je tombe. Peut-on encore dire nietzschéen, nietzschéenne, pour ce
dont on pense, simplement, que Nietzsche l'aurait aimé ? Et c'est alors
qu'une certaine qualité de ce qui est français reviendrait dans ma phrase,
à mille lieues du petit esprit que j'ai dit : clair, et qui voltige dans l'air,
comme un sourire de pierre, au porche de Saint-André-des-Champs.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus