Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Tricks »
page 455

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«
XLV. A Perfect Fuck,
 dimanche 20 août 1978.
Vous chercheriez encore longtemps le bonheur impossible des âmes.
On nous avait offert de la cocaïne, nous avions fait un excel- lent dîner, sans trop manger, et nous étions d'excellente humeur. C'était la première fois que j'entrais au 8709, ce sauna de Los Angeles où Tony était déjà allé, et dont il disait beaucoup de bien. Il semblait se souvenir mal, toute- fois, de la disposition particulièrement complexe des lieux. Nous venions à peine de nous déshabiller, et nous n'avions encore rien exploré, lorsque nous avons pénétré, tout à fait par hasard, dans le « labyrinthe » proprement dit. J'ai tou- jours aimé les établissements très grands, aux couloirs innombrables et compliqués, aux alvéoles infinis, où tou- jours se proposent de nouveaux embranchements, de nou- velles perspectives, de nouvelles portes, de sorte que l'on ne sait jamais, aux premières visites en tout cas, si oui ou non on est déjà passé par tel ou tel endroit. On est constamment désorienté, perdu, et le sentiment est ainsi remis sans cesse à plus tard que l'on a fait le tour des possibilités offertes. Mais que de tels emporia, labyrinthiques par essence, de sur- croît recèlent en leur milieu un labyrinthe qui se donne pour tel, expressément, il y avait bien là, dans l'état où j'étais, de quoi m'enchanter. Entre les sombres miroirs dont étaient faites les parois, par une obscurité presque totale, les figures les plus lourdement chargées de la littérature et de la mythologie se combinaient grotesquement dans mon esprit, et s'emboîtaient les unes dans les autres selon des effets absurdes de permutation et de généalogie, qui faisaient mon ivresse et ma joie. Tony était à mes côtés. Nous nous tenions par le bras. Nous avancions lentement, à tâtons contre les parois de verre. Je ne sais lequel de nous deux a mis le premier, par accident, par hasard, la main sur ce corps. Quelqu'un se tenait dans l'ombre, dont on ne voyait rien. Un garçon entièrement nu, puisqu'il ne portait même pas, autour de la taille, la rituelle serviette de bain. Un garçon à peu près de ma taille, très bien bâti, musclé, un peu poilu sur la poi- trine, qui était très bien sculptée, et davantage sur les avant- bras, les fesses et les cuisses. Il était immobile, appuyé à la paroi. Il bandait. Il avait les cheveux courts, une moustache, mais de son visage on ne pouvait rien savoir d'autre, sinon qu'il était jeune, et sa peau lisse, fraîche, tendue. Tony l'a embrassé. Je me suis agenouillé devant lui, et j'ai pris son sexe dans ma bouche. Je l'ai déjà dit, nous venions d'arriver, je n'étais jamais venu dans cet endroit, ce garçon était le premier que nous ren- contrions. Or, à en juger par mes mains, et le contact de nos corps, il était tout ce que j'aimais. Comment n'aurais-je pas imaginé, heureusement défoncé comme je l'étais, que tous les recoins du labyrinthe, et tout le 8709, étaient pleins de centaines de garçons comme lui, aussi excitants et aussi accueillants, comme la réalisation d'un de ces rêves de Cali- fornie que l'on fait dans les chambres parisiennes, en hiver, et où tous les corps sont superbes, et offerts. Et cela m'aurait incité à continuer, à avancer, à toucher des torses au hasard, des visages, des sexes, à multiplier des étreintes précaires. Mais non : les autres seraient toujours là, et puisque le premier était parfait, il les reprédentait tous. D'autant qu'il avait quitté son rôle de statue. Comme je le suçais encore, il m'avait mis sous le nez des poppers, puis les avait passés à Tony, et les avait respirés lui-même. Tony s'était agenouillé à côté de moi. Nous nous embrassions en nous passant le gland de l'Invisible. Mais lui s'est agenouillé à son tour, il a mis les bras sur nos épaules, nous nous sommes embrassés tous les trois. Puis nous nous sommes renversés sur les tapis, entre les glaces où ne se lisaient, et floues, que nos ombres. Sans doute étions-nous dans une impasse du labyrinthe, car personne n'a essayé d'enjamber nos corps emmêlés. A moins que tout cela ne se soit passé très vite, car je n'avais plus la moindre notion du temps. Mais je ne le crois pas. Nous nous embrassions, nous nous léchions les seins, nous nous sucions le sexe, nos langues s'enfonçaient entre nos fesses. Il n'y avait rien de brusque, de heurté : on passait d'une figure à une autre par glisse- ments progressifs, et de toute façon nous étions toujours engagés chacun dans plusieurs plaisirs à la fois, qui ne com- mençaient ni ne cessaient en même temps. Les seules inter- ruptions, régulières, étaient pour la circulation entre nous des poppers, de bons poppers jaunes américains, en ampoules que l'on brise dans leur enveloppe de coton et de gaze, et qui ne sentent pas mauvais du tout. Ils ne nous rendaient pas frénétiques, mais appliqués, presque laborieux, attentifs à toutes les sensations, celles de chacun de nous et celles des deux autres. La cocaïne, de même, n'était pas de celle qui parfois m'empêche de bien bander. Au contraire. Je me sentais parfaitement léger. Toute la lourdeur de mon corps était dans mon sexe. L'Invisible avait renversé Tony sur le dos, lui avait soulevé les cuisses et longuement léché la fente des fesses, pendant que moi, derrière lui, je léchais la fente des siennes. Puis, agenouillé, il était entré en lui. Il l'embrassait. Et j'ai pénétré le cul de l'enculeur. Ce que j'aimerais pouvoir faire, et j'y songeais déjà, à ce moment-là, et c'était mon seul regret, alors, de savoir que jamais je n'y parviendrais, c'est décrire précisément les sen- sations que j'éprouvais lorsque mon sexe s'enfonçait dans ce cul. A chaque seconde. elles étaient différentes, et pourtant elles avaient toutes la même acuité presque intolérable de plaisir. D'abord, c'était l'agacement délicieux du gland à l'orée du passage, et la douleur infime à peine évoquée, sug- gérée, évitée ; puis le resserrement de la traversée, comme un anneau qui glissait lentement alors que la peau se tendait vers l'arrière, qui glissait lentement tout le long de ma verge, pour s'établir à sa base, juste au-dessus des couilles, et de là exaspérer l'ensemble, jusqu'à l'extrémité maintenant parvenue dans des cavités chaudes, moelleuses, et qui seraient même trop spacieuses s'il n'était possible, toujours, d'un simple recul, de revenir à l'étroitesse du passage, avant de les retrouver, et d'alterner ainsi, dans un délire stupéfait d'être, et de pouvoir même se perpétuer. C'était bien un délire, mais un délire calme, maîtrisé. Nulle menace d'invo- lontaire orgasme. Les deux autres paraissaient être dans la même béatitude que moi. L'Invisible, quand je l'avais pénétré, avait relevé le buste, et creusé les reins. Puis il s'était remis à embrasser Tony, et je les embrassais tous les deux. De la main droite, je caressais sa poitrine, son ventre, en m'émerveillant de leur solidité, de la rugosité de leurs muscles, et de la gauche, je branlais Tony, dont le sexe avait dû être deux ou trois mille fois dans mon cul, ce qui, par la pensée, du moins, et le souvenir, refermait le cercle de mes sensations. J'ai parlé de plaisir, mais je ne vois pas quelle économie m'empêcherait d'appeler bonheur, et justement parce qu'ils sont si précaires, de tels moments. On croit, à les vivre, que leur perfection est un aboutissement, qu'il n'y a plus rien à chercher, que c'est cela qu'il fallait connaître. Mais ils ne font que renvoyer à la quête, car comment ne pas désirer, ensuite, en rencontrer de semblables une fois encore, une seule fois ? Il y eut une pause, pour un ultime échange de poppers, et quelques ralentissements, pour assurer la concordance par- faite des rythmes. Et nous avons joui tous les trois en même temps, avec des râles qui se répercutaient aux angles bis- cornus du labyrinthe de miroirs. Nous sommes restés étendus un moment, presque incons- cients. L'Invisible s'est relevé le premier. Il a fait de la bouche un bruit bizarre, une espèce de sifflement en deux temps, assez drôle, qui semblait vouloir dire quelque chose comme « eh bien mes enfants… ! » Il nous a donné à chacun une petite tape sur l'épaule, puis il s'est éloigné sans rien dire. J'ai entraperçu son visage, comme il passait, une seconde, dans une zone de lumière. Il paraissait très beau. Tony et moi sommes restés très longtemps au 8709, ce soir- là, et nous y sommes retournés trois jours de suite, dans l'espoir de renouveler cette expérience. Il y eut d'autres plaisirs, mais aucun qui soit comparable à celui-là.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus

Cet extrait a été proposé par Jacqueline Voillat.