Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus
Photo © Renaud Camus

Extrait de « Les Nuits de l’âme (Journal 1996) »
page 216

Voir la description du livre

«
    Plieux, lundi 14 octobre, six heures du soir. Il y a des jours
où la seule idée de devoir taper trois mots vous fatigue
autant que d'avoir à déplacer des montagnes. Pourtant…

    Je me souviens qu'à Paris je me suis très mal comporté
à l'égard de ce grand Serge que j'avais aperçu un soir au
One Way, perdu, puis retrouvé à ma très vive satisfaction.
Il montrait ensuite la meilleure volonté du monde, que bien
entendu j'ai découragé, presque délibérément.

    Le pire fut notre rencontre de hasard, ou de demi-
hasard, un vendredi soir, à l'affreux London, au moment
précis où je venais de repérer un type magnifique, au moins 
selon mon goût, une sorte de janissaire, plus libanais que
turc cependant, assez grand brun au nez busqué, qui
l'instant d'après se prêtait à moi en effet : c'est-à-dire sa
belle queue à ma bouche, et pour mes lèvres aussi son torse
magnifique, très velu, musclé ; mais toutes ces figures sans
un mot, ou sans autre mot, plutôt, qu'une longue mélopée
en arabe, assez excitante elle aussi, à la vérité, mais certai-
nement pas tendre, et même pas amicale. Je ne serais pas
surpris que ce beau Levantin ait été même un peu sadique,
à en juger par ses gestes brusques, sa façon autoritaire de
diriger les opérations, ses quelques tentatives de claques,
peu abouties Dieu merci. Il a joui, j'ai joui : c'était une
expérience tout à fait exaltante pour la mémoire obstinée de
la chair, mais sentimentalement très oubliable – et d'ailleurs
inexistante, en ce registre.

    Lorsque j'en ai réémergé, quoi qu'il en soit, Serge avait
disparu : à sa place j'aurais fait la même chose. Il ne me 
laisse pas de regrets, mais quelques remords. Cela dit, si le
janissaire se présentait à nouveau et paraissait s'offrir,
j'agirais sans nul doute exactement comme j'ai fait. Et
mieux valent remords que regrets, en l'occurrence…

                                         *

    Juste après mon retour ici, la semaine dernière, il y a
tout juste une semaine, même, un joli laid, si l'expression 
est admissible – et d'ailleurs ce serait plutôt un laid joli, car
c'est l'impression de joliesse qui l'emporte, avec le temps, et
même de grâce.

    Il s'agit d'un jeune homme qu'une légère infirmité de
naissance paraîtrait disqualifier pour la séduction, et disqua-
lifie sans doute, aux yeux de beaucoup. Or il est adorable,
il a des yeux superbes, de beaux cheveux, une jolie
silhouette, et il est d'une gentillesse incomparable. Sans
doute est-ce là, d'ailleurs, ce qui a abusé mon cœur trop
prompt. Nous parlâmes, il était charmant, plein de solli-
citude et de désir de rendre service. Mais je crains que ce
ne soit-là, hélas, que l'attitude dictée par son heureuse
nature, sans le moindre soupçon de l'ambiguïté qu'on eût
souhaitée.

    Dommage, il me plaisait bien. C'est d'ailleurs lui qui
occupe sans discontinuer ma rêverie, depuis huit jours.
Mais comment le revoir ? Il faudrait faire appel de nouveau
aux services de son employeur, dont rien n'indique, bien
entendu, qu'il me l'enverrait lui plutôt qu'un autre, car il
a plusieurs employés. Rien n'indique surtout qu'entre rien
d'extra-professionnel dans l'amabilité extrême de ce garçon.
Cette histoire n'a guère de corps, et ce n'est même pas une
histoire. Comme dirait Flatters, on y est tout à fait dans
l'infra-signe.

    Jacques Roubaud, qui a passé trois jours ici, avec Paul
Louis Rossi, Michel Deguy, Marc Cholodenko, Jean-Yves
Masson et Jean-Claude Pinson, rapportait justement, parmi
les anecdotes dont il abonde, un mot de Perec sur l'infra-
je-ne-sais-quoi. Impossible de me souvenir de l'expression,
qui m'avait pourtant beaucoup plu, ni de ce qui la prépare.
Total blank. Je me rappelle seulement une histoire que
racontait Cholodenko sur Cocteau, et qui est sans doute
fameuse – Thierry Foureau la connaissait. C'est celle d'un
type qui se présente chez le poète :

    « Vous venez pour le Maître ? demande le domestique.
    — Non, non, je viens seulement pour le voir… »

    Les deuxièmes Devisées de Plieux, sur le thème « Habiter
en poète ? », se sont déroulées tout à fait heureusement, et se
sont terminées ce matin, lorsque j'ai raccompagné nos hôtes
à la gare. Dans l'ensemble ils avaient l'air très satisfaits de
leur séjour et de notre accueil, malgré quelques problèmes
de chambres à l'hôtel de Bastard, à leur arrivée. Michel
Deguy était très mécontent de la sienne, et à juste titre, car
celles du second étage sont vraiment impraticables, il faut
le savoir, n'étant guère que des mansardes éclairées par des
vélux. J'ai pu le faire déménager. Il était également
contrarié, toujours à bon droit, que le libraire de Lectoure,
qui était responsable de la librairie de campagne à Plieux,
n'ait trouvé pour représenter son œuvre que son livre sur
Marivaux, très ancien et surtout sans aucun rapport avec
l'objet des discussions.

    Les débats eux-mêmes se sont plutôt bien déroulés,
même si la plupart des participants étaient à peu près
d'accord pour récuser le thème choisi, voire le tourner en
dérision. Il ne leur avait été suggéré, il est vrai, qu'assorti
d'un point d'interrogation, lequel s'est révélé bien néces-
saire. Plus personne ne veut « habiter en poète », appa-
remment – et surtout pas les poètes. La référence à
Heidegger est toujours assortie de force précautions
oratoires, rapidement fastidieuses, comme une barrière de
péage à l'entrée d'une autoroute ou d'un pont suspendu. Et
Hölderlin lui-même ne va pas tout à fait sans dire – sauf
de la part de Cholodenko, auteur d'un lointain Dem Folgt
Deutscher Gesang (tombeau de Hölderlin) qui lui interdit le
reniement (auquel d'ailleurs il ne songe guère) ; et bien sûr
de Jean-Claude Pinson, notre « modérateur » qui a écrit, lui,
Habiter en poète, essai sur la poésie contemporaine.

    Tout cela s'est déroulé devant un vaillant petit public,
qui a presque rempli la bibliothèque, en une ou deux occa-
sions. Mais je suis trop fatigué pour en écrire plus, au moins
pour le moment.
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus