Photo © Renaud Camus
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Extrait de « Les Nuits de l’âme (Journal 1996) »
page 258

Voir la description du livre

«
    Lundi 2 décembre, trois heures de l'après-midi. Méca-
nismes du fiasco – sexuel, purement sexuel, jusqu'à
présent –, mais tout de même…

    1) Une partie de la nuit de samedi à dimanche avec le
pseudo-Turc de l'Ariège, donc, dans sa chambrette de
Clichy, décorée d'une profusion d'ours en peluche.

    2) Début d'après-midi de dimanche en la compagnie
d'un jeune Chinois (ou Japonais, ou Coréen, ou même
Cambodgien, je ne sais pas, mais enfin plutôt de type
“chinois”, il me semble). Il s'était approché de moi par-
derrière, dans la salle d'orgie du Key West, et il me caressait
le dos, puis le torse, avec tant d'art et de délicatesse que je
le laissais faire sans avoir la moindre idée de sa personnalité
ou de son apparence éventuelles – j'imaginais même que
c'était quelque vieillard, lequel je n'avais aucune raison de
priver d'une satisfaction qui ne me nuisait en rien, et même
m'était agréable. Néanmoins je finis par toucher un bras,
une hanche, un ventre, et c'était une peau très douce, une
chair bien ferme, et même un corps très musclé. Sur quoi
je me retourne, et découvre ce petit “chinois” plein de la
meilleure bonne volonté du monde, très embrasseur, très
caresseur, et vraiment très habile de ses doigts, et d'ailleurs
de tous ses membres (mais sans rien de la vulgaire
virtuosité). Cependant il jouit, et moi aussi, par solidarité
intercontinentale, l'un et l'autre debout.

    3) Sur quoi je me retrouve, en stade de récupération,
appuyé à la rambarde, sur le large palier du premier étage,
principal carrefour du sauna. Très bien, je vais pouvoir
observer le va-et-vient du monde, avant même de descendre
deux étages pour prendre une douche.

    Tiens, voilà ce beau garçon que j'ai vu deux ou trois fois
au One Way, où il a toujours l'air très étranger. J'ai toujours
aimé son nez, un magnifique nez aquilin. Mais lui, quand
on le voit nu, ou à peu près, il est encore plus intéressant
qu'habillé : larges épaules, hanches étroites, des pectoraux
saillants, juste ce qu'il faut.  

    Re-tiens, quelle chance, il s'appuie à la cloison préci-
sément en face de moi : je vais pouvoir le regarder tout à
loisir, un vrai plaisir. Toutefois je ferais mieux d'être un peu
plus discret dans mon attention, parce qu'on dirait qu'il l'a
remarquée. Il ne faudrait surtout pas qu'il se mette dans la 
tête que je suis en train de le draguer – ce serait vraiment
le comble du ridicule, de ma part.

    Re-re-tiens, c'est drôle, si je ne savais pas d'expérience
que je ne l'intéresse absolument pas, que je n'ai même
aucune espèce d'existence à ses yeux, ce qui est d'ailleurs
parfaitement normal, étant donné son attrait, c'est drôle,
donc, je risquerais de me mettre dans la tête, moi, d'après
ses regards à lui, qu'il est en train de me draguer. Heureu-
sement que l'idée est trop absurde pour que je l'envisage
une seule seconde.

    Tiens-tiens-tiens, ça par exemple, le voilà qui s'est mis
en mouvement ! Ma parole il marche droit sur moi, on 
jurerait que… Mais non, il va me dépasser, et il ne sera plus
jamais question de lui… Au lieu de quoi : « Bonjour, dit-il,
je m'appelle… Charles (mettons) – Bonjour, moi je m'ap-
pelle Renaud. »

    Ouhlàlàlàlà, qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Oh,
c'est peut-être quelque lecteur… Plût au ciel qu'ils fussent
tous d'aussi bonne apparence. Mais lui : « On va dans une
cabine ? » Très bien : s'il a besoin d'une cabine, c'est que
son intérêt n'est pas littéraire au premier chef. Mais moi
(qui tâche de bien me rappeler tous les traits de la
situation) : « C'est-à-dire…Je suis un peu… “en réserve de
la République”, là… » Prévisiblement, il ne comprend pas
ce que je veux dire, et fronce les sourcils. « En stade de
récupération, si tu préfères… Enfin, je veux dire… pas très
vaillant. – Oh, ça ne fait rien, on peut toujours parler »,
dit-il.

    Et s'il ne s'agit que de parler…

    Dans la cabine, on parle un peu, en effet, mais il a
d'autres idées en tête, d'évidence, et même on ne peut plus
en évidence. Aïe aïe aïe… Maudit gentil Chinois, maudit
Turc des Pyrénées… Car le fiasco qui s'ébauche dès ce
moment-là est purement technique à ce stade, et, dirais-je,
tout à fait normal : il n'y a pas un quart d'heure que j'ai
joui, j'ai passé la nuit précédente à m'envoyer en l'air, et je
ne suis pas précisément un jeune homme. Cependant je
bande à peu près, encore que passablement mou. Cette
approximation n'a pas l'air de le gêner : non seulement il
est d'une gentillesse à toute épreuve, mais d'un empres-
sement sexuel inespéré. À tel point que le voilà qui jouit,
quand je ne suis toujours qu'à moitié bandé. Cependant
même l'orgasme réduit à peine ses ardeurs. Il serait peut-
être temps que j'aille prendre cette fameuse douche, déjà
remise à plus tard à la fin de l'épisode précédent – d'autant
qu'il paraît envisager sérieusement de me sucer la queue
(j'ai déjà beaucoup sucé la sienne), et que ce n'est guère de
bonne règle…

    « Attends, je reviens », lui dis-je donc. Mais en chemin
je tombe sur Flatters, avec qui j'avais rendez-vous, et pour
qui je dresse un rapide tableau de la situation, c'est-à-dire
de mon grand émoi (ce garçon est tout à fait merveilleux)
et de mon patent défaut d'émoi…

    Hélas, ces deux traits ne vont faire que s'aggraver après
mon retour dans la cabine. Ce qui n'était qu'une faiblesse
momentanée tourne à la déroute. Au commencement je
bandais mou, maintenant je ne bande plus du tout. Pire,
j'inbande, ou comment appelle-t-on cette rétractation
piteuse, pour les êtres et les tissus trop sensibles ? Et quant
à être sensible, je le suis : sensible à lui, sensible à son corps,
sensible à sa voix, à sa peau, à ses caresses, à ses baisers.
Catastrophe : il est parfait. Non seulement je pourrais être
amoureux de lui en un tournemain, mais je le suis déjà.
Et le plus extraordinaire, c'est qu'on dirait que je lui plais.
D'ailleurs il n'arrête pas de le dire, et qui mieux est de le
montrer. L'essentiel est de ne pas rater cette entrevue, dont
tant de choses pourraient dépendre.

    L'essentiel, l'essentiel, l'essentiel : ne pas rater, l'amour,
l'amour, ce garçon idéal et qui ne décolle pas sa bouche de
la mienne, ou de ma peau…

    De technique qu'il était, le fiasco entre ici dans sa phase
psychologique, très bien repérée d'ailleurs par toute la
bonne littérature sur le sujet. La banalité du processus est
presque humiliante, elle aussi. Je n'ai plus de queue.
Pourquoi ? Parce que ce garçon me plaît trop, qu'il est trop
gentil, trop tendre, que tout dans son attitude et dans ce
moment me donne à espérer des moments trop beaux. Si
ç'allait être lui, le bien-aimé-qui-doit-venir ?

    Nous noterons tout de même, pour l'instruction des
biographes, comme dit Corbière (est-ce Corbière, ou bien
Derême ?), que j'ai tout de même fini par jouir, pour ainsi
dire sans avoir bandé. Gloire maigre. Lui aussitôt de
prodiguer bien poliment son foutre en retour, du bout d'une
longue queue d'acier trempé. Douche partagée. Et rendus
au soir dominical parisien côte à côte nous promenons les 
chiens, qui avaient passé l'après-midi dans la voiture, les
innocents. Puis nous dînons. Puis je le raccompagne chez
lui. Il m'invite à m'y attarder un peu, mais je décline cette
offre tentante, peu soucieux d'une nouvelle épreuve.

    Et maintenant, Sigmund Freud, Léa vous a tout dit…
(Cette fois c'est Vitrac, j'en suis sûr : une des citations favo-
rites de Jean Puyaubert.)

    Ajoutons tout de même au dossier, pour tâcher de
raison garder, que “Charles”, puisque “Charles” il y a, il n'y
a pas, m'a dit qu'il n'aimait pas mes livres – ah oui, parce
qu'après tout il a dû m'avouer qu'il savait qui j'étais…
Comme d'habitude, le fond du propos ne m'affecte pas
trop ; mais aller dire à n'importe quel artiste que l'on n'aime
pas ses œuvres, alors qu'il ne vous a rien demandé, et n'a
certes pas mis la conversation sur le sujet, c'est le fait d'un
type humain bien déterminé, que je ne suis pas sûr d'ap-
prouver. S'en souvenir.

    D'autre part il a précisé, quand je suis monté un instant
chez lui (afin de pisser, pour ne rien te cacher, mon p'tit
Gab), qu'il ne pouvait pas me garder pour la nuit car il avait
peu dormi la nuit précédente, à cause d'une sienne amie qui
avait pris son lit ; et parce qu'il devait se lever tôt pour aller
travailler. Même potentiel, un amoureux ne dirait pas cela,
n'est-ce pas ? Ni ne préciserait, un dimanche soir, qu'on
pourrait se voir à la fin de la semaine, peut-être ?

    D'un autre côté, j'ai rarement rencontré plus tendre au
déduit.

    N'empêche, il conviendrait d'être prudent…

    Quant à Flatters, à qui je ne cache rien, et auquel je fais
part, ce matin, et de mon émoi d'amour et du concomitant
fiasco, il répond que pour ce dernier, il n'a rien remarqué
de pareil. « Comment ça, rien remarqué ? Tu n'étais pas là,
que je sache… – Eh bien si, justement, j'étais là… »

    Et de m'avouer ce qu'il appelle « une scène proustienne »
qui ajoute-t-il aurait hautement réjoui notre ami Jean : la
cabine voisine de la nôtre se rencontra vacante, après que
j'étais retourné au feu. Il l'investit. C'est pour s'aviser
aussitôt qu'un trou dans la paroi permet de tout suivre de
ce qui se passe dans la nôtre. « Vous avez été parfaits,
commente-t-il. Très joli film. J'avais l'impression de le
tourner moi-même. Tout juste si j'étais tenté d'intervenir
de temps en temps pour donner quelques indications de
cadrage : “Un peu plus à gauche, s'il vous plaît ! un peu plus
à droite ! ” Mais j'ai eu quelques plans excellents sur ton
dos, sur ton cul, sur sa queue. C'est vrai qu'il a l'air 
adorable… Et vous paraissiez vraiment bien vous entendre.
– Oui, mais mon fiasco ? – Quel fiasco ? Je t'ai vu jouir
comme si j'y étais ! ça avait l'air très réussi. – Tu parles !
Je bandais à peine… – Ah ! La caméra a négligé ce détail.
Comme tu étais allongé sur lui, ça ne se voyait pas. À
l'image, c'était la perfection totale… »
»

© R. Camus
Reproduit avec l'autorisation de Renaud Camus