Photo © Renaud Camus
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Documents

Paru dans Le Monde
Date 18/06/2010
à propos de Demeures de l’esprit
Titre Les flâneries de Renaud Camus
Auteur Nils C. Ahl
À l’approche de l’été, la tentation des maisons d’écrivains consacre la rencontre d’une certaine piété littéraire et d’un sens contemporain du patrimoine, qui sauve parfois jusqu’au moindre bibelot (on ne sait jamais). La France en propose un certain nombre, d’intérêts divers, à des pèlerins curieux de littérature ou d’intimité, mais la tendance est à l’œuvre un peu partout en Europe, souvent encouragée par les municipalités et les collectivités locales, parfois par des fonds privés ou des associations.

Extrait

Je me demande quand exactement a été inventé, et par qui, le concept historiographique d’Age d’or danois, de grande utilité publicitaire et touristique, sinon historique et culturelle pour le Danemark. Il ne désigne pas une époque de particulière grandeur politique et de puissance internationale […]. Il concerne ou plutôt il évoque au premier chef et parfois presque exclusivement la peinture, une peinture à la fois intimiste et nationaliste, ou patriotique, centrée sur le paysage danois, sur le recueillement du geste danois, sur la paisible gravité de la manière danoise d’habiter la terre (« vivre danoisement dans la douceur danoise », dira plus tard Barnabooth), sur une qualité danoise de silence (aujourd’hui totalement éradiquée, les habitants des hôtels danois pourront en témoigner). Si c’est une épopée, c’est une épopée Biedermeier, qui se donne pour thème la vie domestique et les rapports de l’être, voire de l’âme avec l’environnement plus qu’avec la nature proprement dite, avec l’atmosphère plutôt qu’avec les éléments, avec la couleur des jours plus qu’avec leur ardeur.

Demeures de l’esprit. Danemark Norvège, pages 87-88

Après deux tomes consacrés à la Grande-Bretagne (Fayard, 2008 et 2009), et deux autres à l’ouest de la France (Fayard, 2008 et 2009), Renaud Camus s’intéresse ici aux Demeures de l’esprit danoises et norvégiennes. On admettra volontiers que le lecteur français est moins familier des artistes et des penseurs dont il est question ici, ce qui n’enlève rien au livre. Au contraire. L’ironie et le style s’y révèlent plus détachés des préjugés de lecture, plus savoureux encore, d’une certaine façon.
Né en 1946, auteur d’une œuvre riche mais en partie confidentielle, Renaud Camus a connu une certaine notoriété à la parution de La Campagne de France (Fayard 2000), journal de son année 1994. Notoriété pour le moins embarrassante puisqu’on l’accusait alors d’antisémitisme… Cela ne remet pas en cause les qualités évidentes de Tricks (Mazarine, 1979, puis Persona, 1982, et POL, 1988) ou de Roman Roi (POL, 1983), voire de certaines pages de son Journal (POL de 1987 à 1998, et Fayard de 2000 à 2010). Parmi ses nombreuses obsessions littéraires (ou pas — et celle qui nous occupe est beaucoup moins sujette à l’équivoque, c’est une évidence), il y a donc ces Demeures de l’esprit, dont les quatre premiers volumes contenaient de très belles choses. Ce cinquième est probablement le meilleur, précis et sincère, élégant et gentiment acide.
A l’orée d’un chapitre consacré (entre autres) au peintre norvégien Otto Valstad, qu’il n’aime pas beaucoup (vraiment pas, en fait), l’auteur précise ses intentions : « Mon engagement à l’égard des lecteurs est de faire en ces volumes la recension des maisons d’artistes, d’écrivains, de compositeurs, de penseurs, de savants, bref de figures de l’histoire culturelle, qui sont ouvertes au public (les maisons) et qui peuvent être visitées. »
Un rappel ou une mise au point qu’il fait suivre d’une remarque aussi logique que cruelle : « Que ces artistes soient bons ou mauvais n’y change rien, dans ce cas-là : une de leurs résidences sur la terre est accessible, et c’est ipso facto une demeure de l’esprit, même si leur esprit, en l’occurrence, n’a rien de foudroyant. »
Sommation faite, l’œuvre du pauvre Otto Valstad (1862-1950), pour laquelle Renaud Camus voudrait que le mot « croûte » eût été inventé, est rapidement passée par les armes. Sa maison a « un petit charme », néanmoins, c’est « une très bonne maison d’artiste et d’écrivain » malgré un bric-à-brac et une exiguïté remarquables. Ne connaissant Otto Valstad que de très loin, et pas du tout sa demeure, on lui fait à moitié confiance, mais pour le lecteur, c’est tout le charme de l’exercice — qui n’est pas petit, lui.

Artifice et authenticité

Le propos n’est pas l’admiration, en effet, ni le catalogue béat de grands hommes auxquels la postérité serait reconnaissante. Les maisons sont l’essentiel, même si elles ne sont que prétextes à parler d’art et de littérature. Certes, Hans Christian Andersen, Edvard Munch, Karen Blixen, Henrik Ibsen, Edvard Grieg ou Knut Hamsun (et, dans une certaine mesure, Sigrid Undset) colonisent depuis longtemps les bibliothèques et les discographies.
Les retrouver sur place, at home, comme dirait Renaud Camus, a ce parfum d’artifice et d’authenticité mêlés qu’on aime malgré tout. L’auteur ne se privant pas de relever les restaurations abusives et les manipulations compulsives de ces scénographies domestiques, on ne fera pas comme si de rien n’était. Car, une fois la maison vue et goûtée, extérieur comme intérieur, les paragraphes s’émancipent de la ligne claire du syndicat d’initiative (même moqué) pour des sinusoïdes délicieuses de détails retrouvés et de perspectives tracées.
Evoquant une histoire locale de la pensée et des créateurs souvent mal connue, Renaud Camus brosse un portrait subjectif d’une certaine époque (le XIXe et la première moitié du XXe siècle), de ses hommes et de ses femmes, à l’œuvre et en vie. On lui reprocherait certains partis pris, sans doute, mais c’est le sens aussi de ces Demeures de l’esprit. Car, si on est coupable d’un peu plus d’indulgence que l’auteur à l’égard des peintres de Skagen (« une sorte de Barbizon danois » des années 1890 et 1900), on ne peut que convenir de l’honnêteté de sa démarche. Il le dit dès les premières pages : il n’est pas particulièrement un spécialiste de ces écrivains et de ces artistes, bien que son amateurisme soit savant.
Renaud Camus est topographe, au sens premier du terme : il (d)écrit le lieu. En l’occurrence, puisqu’il s’agit de Demeures de l’esprit, il en décrit l’esprit. Il en résulte un très étonnant (et très divertissant) mélange, une accumulation de couches successives, comme des alluvions. A l’esprit du célèbre occupant d’origine succèdent celui de ses œuvres passées au crible du temps et de l’espace (traduites ou pas, et en combien de langues), puis celui des gardiens du temple et des offices de tourisme. Enfin, dernière pellicule spirituelle, comme un vernis : le visiteur. Le tout forme l’esprit du lieu tel qu’on le lit, ici, quelque part entre la carotte des géographes et le regard de l’écrivain. Indéniablement, cela fonctionne. Si l’invitation au voyage est parfois faite du bout des lèvres, l’auteur incite à la fois à réfléchir et à picorer, dans un même mouvement. Ce n’est pas si mal.
Le commentaire est honnête, parfois dur, parfois enthousiaste, rappelant au lecteur quelques noms qu’une imparfaite promotion de la culture scandinave a parfois un peu laissés de côté. Ainsi des Danois Carl Nielsen (1865-1931), compositeur « hautement respecté par la plupart de ceux qui connaissent son nom et sa musique, et qui s’intéressent aux écoles nationales un peu périphériques », N.F.S. Grundvig (1783-1872), « poète, grand érudit, polémiste et prêcheur », ou du peintre norvégien Nikolai Astrup (1880-1928), « dix mille fois supérieur à Otto Valstad ».
Loin de s’inscrire dans une littérature de voyage complaisante en impressions plus vraies que nature, Renaud Camus vagabonde de maison en maison, et surtout d’œuvre en œuvre. Cette fois, on lui emboîte le pas, sans réserve.
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Modifié par Webmaster 19/06/2010 20:38:56

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