Photo © Renaud Camus
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Paru dans Le Monde
Date 08/12/2011
à propos de Décivilisation
Titre M. Malbrough est mort
Auteur Éric Chevillard
Bien sûr, lorsque l’on observe le monde depuis la tour du château de Malbrough, qui voit-on arriver entre deux créneaux ? Un page tout de noir habillé qui porte la nouvelle de la mort du maître de ces lieux - mironton mironton mirontaine, ajoute-t-il (c’est manquer de tact). Mais les créneaux de part et d’autre du funeste messager dérobent à notre vue le paysage immense. Le seigneur de la contrée a péri, avec lui l’ordre et la loi qu’il incarnait, cela fait-il de la contrée un champ de ruines ?
C’est ce que semble penser Renaud Camus. Dans la droite ligne de Philippe Muray et avec autant de verve, il publie Décivilisation, dédié “fraternellement” à Richard Millet dont les récents essais critiques sont en effet de la même encre qui est celle encore que crache férocement le poulpe menacé par un prédateur, lequel une fois sur deux se révélera n’être qu’un reflet du soleil sur l’eau. Ce livre qui fait suite à La Grande Déculturation paraît en même temps que Le Grand Remplacement (Ed. David Reinharc, 76 p., 13 €), du même Renaud Camus, et ces titres de films catastrophe en annoncent la couleur : tout fout le camp, notre vieux monde va à vau-l’eau, les fières colonnes qui en constituaient les pilotis sont sapées à la base, le grenier à blé s’effondre dans la cave à vin, nous sombrons dans l’incohérence mentale et le chaos, frappés d’abrutissement, de confusion, rendus à notre condition première d’êtres préhistoriques grossiers, balbutiants, grégaires, incapables de surcroît d’allumer un feu en frottant deux silex. Abolis d’un coup, les siècles d’art et de littérature qui firent la gloire de l’humanité ; défunte, l’exquise politesse qui rendait possible et plaisant le commerce social ; saccagée, enfin, la langue, armée de sa syntaxe incorruptible, qui structurait l’édifice. Voici venu le temps de l’ignorance, de l’incivilité, de l’infantilisme, du langage invertébré, vulgaire, utilitaire.
On peut certes juger d’emblée de tels livres réactionnaires, trop politiquement incorrects pour ne pas nourrir le rêve de corrections sévères à coups de martinet ou de férules moins caressantes encore, et il y a de ça : difficile tout de même d’envisager l’ordre ancien comme une utopie et d’y aspirer de toutes nos forces. A ma connaissance, le rétropédalage n’est pas exactement conçu pour la poursuite de l’Idéal. Cependant, les pamphlets contre l’époque ont toujours un côté vengeur et réjouissant lorsque les allergies de l’auteur rencontrent les nôtres. Ainsi, quand Renaud Camus s’afflige de l’omniprésence de la publicité : « Qu’y avait-il de plus frais, de plus gracieux, de plus élégant que des régates aux voiles blanches, dans une baie ourlée d’écume ? Et qu’y a-t-il de plus vilain, de plus bête, de mieux à pleurer, que ces départs de prétendus courses ou tours du monde “en solitaire” où ne se gonflent d’enthousiasme conquérant, entre les mâts, que les sigles et les emblèmes de tout ce qui détermine et constitue, le reste de l’année, ce que nous mangeons après nos courses à l’hypermarché… » On ne saurait mieux dire. Le coup porte aussi quand son ironie stigmatise la morgue ridicule des mannequins de haute couture qui « semblent avoir reçu pour consigne d’afficher une expression aussi absente que possible, aussi lointaine, aussi otherwordly et, il faut bien le dire, paradoxalement aussi hostile, aussi méprisante qu’il est concevable… ». Ou encore quand il s’en prend aux fameux trolls qui prolifèrent sur Internet et dont l’opinion signée d’un pseudonyme « a la portée morale d’une inscription anonyme sur un mur de toilettes publiques ».
Mais les allergies de Renaud Camus sont innombrables : ça le démange partout. Il finit par ressembler à un forcené retranché dans son musée-bibliothèque qui tire par la fenêtre sur tout ce qui bouge au-dehors. On devine que les enfants ne lui sont supportables que lorsqu’ils jouent avec des cubes en mousse dans une nurserie des antipodes ; ne méritent le nom de musique que les oeuvres des compositeurs classiques ; l’école est un lieu de perdition, un « cadre périlleux et souvent fatal pour l’éducation ». Enfin, « l’homme (…) est laissé seul et désarmé face aux menaces qui pèsent sur sa personne, sur sa famille, sur ses biens, sur la tranquillité de son existence. Il ne peut plus compter sur la police… ».
Renaud Camus qui mourrait de honte, reconnaît-il, s’il était surpris en train de lire une bande dessinée, nous parle depuis son pré carré. L’ennemi harcèle ses quatre frontières. Toutes les évolutions récentes de la société sont perçues comme de violentes ruptures, des reniements coupables, d’irrémédiables fourvoiements. Et s’il est vrai qu’un écrivain aujourd’hui se sent parfois aussi incongru, aussi seul, aussi méprisé, aussi anachronique qu’un maréchal-ferrant, s’il est vrai que la langue qu’il aime part en lambeaux et qu’il en souffre comme si des chiens le déchiraient lui-même, il ne tient qu’à lui d’illustrer par ses oeuvres ce monde qui n’a pu se soustraire à la civilisation comme une bille par une de ses poches percée mais qui en constitue bien le fruit, la fleur de la saison, l’oeuf du jour, et de s’y trouver une place moins ingrate que celle de l’éternel geignard tout de noir habillé.
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Modifié par Webmaster 09/12/2011 21:04:21

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