Photo © Renaud Camus
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Passage, 1a








«—
Et de nouveau :
Une table, une fenêtre, une table près d'une fenêtre, et la vue, les vues.
Le conservateur l'a dit, ne pourrais-je garder qu'un seul tableau, celui-ci : le montant (frame), les battants (leaves), les traverses (crossbears), l'accoudoir (sill), les poissons rouges (goldfish). Ouverte sur combien de paysages, de baies, de cours, de rues ? À des années d'écart, les mêmes motifs, les mêmes entrelacs de l'appui imposent leurs lys renversés au carrefour bondé et au jardin avec son jet d'eau. Les voitures s'alignet en files régulières, dans l'attente du feu vert. Les allées de sable blanc se croisent au bassin. Et combien de feuilles blanches, quadrillées, étalées alors, vainement ? Puis, entre la table et la fenêtre… (but that's what Virginia Woolf is all about (my dear)).
Jacob ! Jacob !!
À New York, par exemple, tel matin d'Independance Day, sur la terrasse de l'ambassadeur, que tu aies lu, parcouru, trente pages du Portrait of a Lady, peut-être, aux yeux ces lunettes rondes, brunes, du boulevard Saint-Michel, avec Bill, quinze jours auparavant (ou bien si plus tard, si une autre année ?). Et l'intérieur, soudain, la chambre fraîche, le bruit du ventilateur, ses hélices, l'ombre, courant d'air, et la tristesse des parades invisibles, au loin, mais on les entend encore, la musique, les cris, par intermittence, un peu étoufés maintenant, au gré d'un vent infime, ou du trafic. Les rideaux sont poussés en avant, à travers la baie entrebâillée. Ils refluent d'un seul coup et flottent vaguement, assez haut, loin du sol.
L'intérieur, le lit défait, les valises béantes, le bureau plat avec à droite, accumulé, le courrier de l'absent. Une carte postale, au sommet de la pile, représente la gare routière de Boise. La moitié gauche de son verso ne porte que deux mots, Love, de biais, en lettres majuscules, et la signature, Michael. Imaginant, imaginant. Le Sud, l'avenir, la dernière ligne, l'orage en février. Le soleil apparaît dans une éclaircie de quelques minutes.
Ou bien à Calcutta, mais alors si jeune, vraiment, sur le balcon du consulat, fauteuil d'osier qui va s'évasant, beige et vert, aux ornements compliqués, balustrade de pierre trop blanche. Il le voit quitter l'allée de lauriers-roses, faire quelques pas vers les tennis déserts à cette heure, en cette saison. La bicyclette d'Anne-Marie Stretter est appuyée au grillage qui les entoure et qui confère aux joueurs, s'il y en a, une réalité tremblotante. Ou bien elle est tombée, sans doute elle est tombée. Le trou, dans l'épaisseur des nuages… Le trou, dans l'épaisseur des nuages… (même pas l'attente de ce qui viendrait ensuite).
« Ainsi chez cet enfant des choses couvaient, dit-elle, des choses qui ne ressemblaient pas à celles que nous attendions de lui, nous qui croyions le connaître. Qui aurait cru ? »
Les voix, à cette distance, ne se laissent pas identifier, bien sûr. ou bien à Capri, un jour d'hiver, dans une loggia en arcades, vitrée et tourne vers la large. Étranges aboiements dans la montagne. Ici, maintenant, vifs, transparents. Montreux, et il fait nuit, et il pleut sur le lac. Verbier. Gardone. Et dans le car qui me ramenait de Greenville (for Whites only), le visage plaqué contre la glace, à travers les deux Carolines, ceci :
« L'embarquement s'opère en un grand arroi de servantes, de voilettes, de malles et de cages à oiseaux. »
Such crap ! says Archer. De la même façon qu'à Paris, rue du Bac, le soleil se couchait sur les bois de Verrières, sur la terrasse de Meudon, sur le parc de Saint-Cloud, et plus tard sur le Grand Palais, embrasé d'un feu doré. En bas des chats, les jambes raides, s'étirant, marcheront sur les murs qui séparent les jardins d'un grand parc secret, au coeur de la ville. Et une photographie de P., avec lui, à Kew-Gardens, est appuyée contre la lampe, et retenue par l'encrier.
Tout en entretenant de demi-couronnes, à Oxford, un chauffage ridicule. C'est l'heure où les carreaux passent de la transparence au reflet. Les pas de Jacob vont résonner entre les façades du quadrangle silencieux, où la seule pièce allumée projette deux grandes zones de lumière, divergentes et jumelles :
"The young man — the young man — the young man — back to his rooms."
À Pola, près de l'arc, entre deux cours : leçons d'anglais aux marchands de la ville, et de tennis à leurs filles écolières : Dolorès ! Arabelle ! Votre sourire est pour les joueurs de cricket, / Pour les boys sur le court en manches de chemises, / Non pour le voyageur qui s'attarde et regrette.
Ailleurs, et avant. Dans la Marche, cet été solitaire, le jour même où des éclats de voix, quels éclats, retentiraient aux portes où Gabriel, des écuries, hagard, mort de peur, est aux prises avec le régisseur et sa femme :
« J'ai poussé ma table près de la fenêtre, car les coins d'ombre sont froids dans cette maion fermée depuis des mois. » Est-ce qu'une enfant n'a pas été tuée, par mégarde, à Neuilly, à Puteaux, aveuglée pour une grande figure ravagée, rongée de tics, du régime ? Et puis dans des chambres d'hôtel, à Tours, à Tanger, à Vérone au Gabbia d'Oro, après des musées où les femmes vont et viennent, talking of Michelangelo. Et l'on ressortait caresser, aux ombres du Colisée, les braguettes amicales de la Flotte en bordée. Quant à l'Arkansas ce sera une après-midi sombre de février, ou de mars, se déchaînera soudain un orage de théâtre, dans la rue, et la série d'éclairs qui confère aux passants, s'il y en a, une réalité déchirante. On les verra courir sous l'averse, entre les flaques, leur veste sur la tête, les manches vides battant l'air comme des ailes, jusqu'au bout de la rue, à droite, et la petite place carrée avec ses arbres, son abri d'autobus où quelques-uns s'entasseront, car c'est une chose que je sais.
Not to mention le prix de l'encre, du papier.



Puis je se lève et va jusqu'à la fenêtre. Une ligne de caractères serrés, égaux, étonnamment réguliers, s'interrompt en son milieu, à la limite du tiers supérieur de la page. Et pourtant il marche. L'enfant marche. Et l'homme lui tient la main. Des culottes de golf ? Un chien blanc. C'est tout un paysage affairé. Des indigènes de races diverses se croisent en tout sens, à peine détournant les yeux au passage. Peut-être échangent-ils entre eux les signes convenus de la subversion, impossibles à interpréter. La police est maintenue ailleurs par les nécessités du maintien de l'ordre. On entend quelques coups de feu en rafale, un peu étouffés maintenant. Mais d'abord il y eut de larges avenues de banlieue, sans un seul mort le long des caniveaux. Des villas blanches aux stores baissés se sont sans doute alignées alors, où des professeurs exilés, jaloux, dans des pièces nues, guettaient des étrangères aux seins fermes, debout en bas près de l'aile gauche avant de blanches américaines décapotées. Des jardins étroits profonds ont un banc où attendre l'encerclement des récits. Trottoirs du désert de l'amour, s'écrie-t-il, où les rails le dimanche charrient un peuple de tramways déglingués bondés comme à Oran !
« Un courant d'air traverse la gare dans toute sa longueur. »
Des nuées grises effacent au passage les arcades de fer. L'annonce du départ est émise par les haut-parleurs. Mais les interférences qui immédiatement s'établissent entre les diverses sources sonores, l'écho que la haute verrière répercute, déforment les paroles du speaker que seuls les voyageurs avertis du parcours parviennent à interpréter.
Lui s'attarde sur le quai, en arrière, devant l'affiche des Indian Railways, vers les toilettes, ou bien au kiosque à journaux, où il achète une revue, inspectant une à une, pile et face, les pièces de monnaie étrangères, à l'effigie du roi Georges, qu'il place dans la paume arrondie du vendeur. Et que du train il n'y ait que très peu à raconter, qui s'en étonnerait ? Peter Walsh, ou un autre, ou les deux Anglais d'une histoire éculée (« Oxford ? — Cambridge. — Eton ? — Harrow, etc. »), y étaient peut-être assis face à face, sur les banquettes à carreaux. Mais probablement pas. Sous les filets à bagages sont encadrées d'une fine baguette quatre photographies sous verre, ocres, légèrement passées, représentant des sites fameux. À des années d'écart, les mêmes personnages continuent d'avoir le même âge, comme des héros de bandes dessinées ou de romans-feuilletons.
De la porte du compartiment, le paysage apparaît divisé par la ligne horizontale médiane où se joignent les deux pans coulissants, rectangulaires, égaux, de la fenêtre. D'ailleurs, le Bengale est très surfait. Darjeeling, pourtant, c'était bien, quelque chose comme Le Mont-Dore, avec Shakespeare Wallah. Une grand-mère était morte en Europe, ou bien la mousson ; ou bien encore quelque examen de passage, qu'il était censé me faire préparer. Et la date à retenir est 1839. Ils entrèrent dans un bazaar d'aspect plus ou moins serbe, où de vieilles femmes



Ils marchent. L'homme, et dans sa main celle de l'enfant. Un autocar vénérable, jaune et gris, au terme de son parcours s'est garé au bord de la piste, et va faire demi-tour. Les quelques passagers se dispersent, de part et d'autre de la vallée, serrant leurs rares effets dans des sacs de tissu. Et une attention plus grande portée au récit le montre hésitant, qui décrit un champ encore mal circonscrit, culture de maïs, d'orangers, de bananiers ou de théiers. « Grand âge, nous voici. » Ou bien s'il songe à sa promenade méridienne, retour du Palais, fin de l'hiver 1910 ? L'eau est montée jusqu'à la Bourse. Sa femme l'attend, près du Jardin des Plantes, dans la maison où habitait Lamarck, et que signale une plaque. Sa décision est arrêtée, ils vont partir. Pourtant, qui s'est penché sur le fleuve, en cette ville, son trafic, ses bruits, sa couleur, et l'a aimé comme vous faites ?
« Et maintenant cet enfant, treize ans, quatorze ans, il aime le fleur de thé et vous avancez vite, le livre sous le bras. Oublions les pentes, tel versant des sens, les virages où s'échangent, aux volte-face du regard, les paysages. »
Ici, mais beaucoup plus haut, plus loin, des heures après les derniers vergers, les derniers toits : un chien rouge, debout et nous tournant le dos, tout à l'observation familière, indolente, des cimes. Le Larousse balance entre les orthographes. Et de nouveau, ils. C'est in plateau d'herbes rapées, juste avant les neiges. Ils y dressent une tente archaïque. Ils font un feu. Et côte à côte ils passent la nuit, car ce fut un matin. Alors le livre.
L'enfant est allongé nu contre la terre, ses lèvres sur elle, son sexe en elle. Son mouvement, celui des herbes au soleil, insensible. Le front un instant relevé, les yeux sur la ligne, au loin, des géants blancs, à peine interrompue en son milieu, au gré d'une vent léger, par de transparentes nuées. Brume de chaleur, et vacillement de la lumière. Le vieillard, ses lunettes cerclées d'acier, sans doute a lu longtemps d'une voix égale. Dans tel classique de l'érotisme indien, un passage qui par la suite ne sera jamais retrouvé. La semence se répand au bruit d'une page qui tourne.



Il faut casser légèrement ici le dos de la reliure, pour offrir à l'oeil un champ plat, et reposer le poignet. Quels paragraphes susciteront, quelles images, un regard long survolant les arbres, ou bien tel ajustement des chevilles, des cuisses ? Il est assis sur une murette de support, au jardin en terrasse de la fondation, à Vence, dans les collines. Les pins protègent la vue, tant bien que mal, d'une armée de pavillons en mal de promoteurs et de trafiquants, de l'assaut des tours blanches et des sinueuses marinas, du réseau de routes qui se dédoublent et superposent en désordre au bord d'une mer turquoise, en contrebas, au premier plan. Par-dessus leurs branches et de leur faîte, en revanche, la baie des Anges étale son arc de sable, et l'on distingue peut-être, en-deçà du parc serré sur son rocher, la Promenade des Anglais et toute la partie basse de Nice. Derrière la longue falaise de façades blanches, éblouissantes, aux ornements rococo, qui s'incurve doucement en suivant la courbe de la » plage, les rues se croisent à angle droit et portent des noms de compositeurs. Mais probablement pas. Mais probablement pas. Ni le port avec ses arcades.
Que du moins les positions soient exactes : les jambes dans le vide, les pieds croisés, le livre ouvert entre les cuisses, le dos bombé, les épaules concaves ; de temps en temps un redressement précaire et de nouveau, lent, progressif, inexorable, l'affaisement. Ou bien allongé, le coude replié, la main gauche soutenant la tête, le bras droit le long du corps en chien de fusil, le bout des doigts retenant la page contre un souffle furtif, monté du large et des îles. Cette précaution est d'ailleurs insuffisante, et l'ordre de la lecture a dû être effectivement dérangé, car certains passages reviennent à plusieurs reprises, tandis que d'autres se succèdent sans lien apparent.
De même, mais allongé dans l'autre sens. Ou bien encore, mais alors debout, à peine appuyé contre la murette de soutènement, l'oeil sur le golfe. Un jour de semaine, au moment de Pâques ou des Rameaux, vers la fin de mars en tout cas. Des femmes en tailleur débouchent sur la terrasse, parlent entre elles, s'en vont, reviennent, passent et repassent. Les mêmes, ou bien d'autres :
« Anne-Marie Stretter, oh là là : il y a des années et des années, par exemple ! La dernière fois, à Venise, au concours de fin d'études du conservatoire.
— Ils vivent ensemble dans les capitales du monde asiatique, en Chine, aux Indes…
— Pour elle, qui aurait pensé aux Indes ?



Le nom, toutefois, n'est pas certain. Il peut avoir mal entendu. L'orthographe encore moins. L'essentiel est longtemps la mince cloison qui sépare leurs appartements. Car la très vieille femme est originaire de Sapporo, la ville de Jeux, dans l'île la plus septentrionale de l'archipel, précise une note. Elle y était archéologue, ou bien sage-femme. Sa grand-mère était une Aïnou. Son âge : quatre-vingt-dix ans, quatre-vingt-onze selon leur blanchisseuse commune. Qu'elle soit venue, si âgée, habiter seule dans cet immeuble moderne du centre de la capitale n'est jamais vraiment expliqué, mais nul doute qu'il ne s'en fasse, plus tard, une ou plusieurs idées claires.
Elle est vêtue à l'européenne, l'a certainement toujours été. L'oeil sur la mer, entre deux phrases : on voit dans telle Illustration des années mille neuf cent des jeunes filles assises dans l'herbe, sur le campus d'un collège nippon semblable au pavillon de la Cité universitaire où Archie, le Paraguayen / et l'une arbore des lunettes rondes cerclées de fer, toutes sont en chemisier blanc et en jupe longue, deux en cheveux, mais la plupart portent des chapeaux plats avec des fleurs et des alouettes, et ressemblent à la reine Mary.
Elle n'était alors que princesse de Galles. À la mort de l'aîné, elle a épousé son frère, le marin. Ses voisins sont deux jeunes pédés. L'un est lecteur dans une maison d'édition, et plus ou moins écrivain. L'autre est acteur, ou cover-boy. On voit sa photographie dans toute sorte de revues et aux affiches du métro. Il est à peine reconnaissable dans des tenues toujours diverses, dans des poses chaque fois différentes. Tous les deux portent des jeans trop serrés, délavés, des chemises ouvertes jusqu'à la taille. Le modèle, ses cheveux sont teints en rouge, en vert peut-être. Au revers de ses vestes pendent trois ou quatre grosses boules de plastique orange. Ils se rencontrent rarement, elle et eux, à deux ou trois reprises sur le palier, car elle sort peu, seulement quand elle sait qu'ils vont ouvrir leur porte, et alors comme par hasard, pour leur parler au passage, leur raconter sa vie ou bien leur faire de longues relations de ce qu'elle a lu, et qu'elle a tendance à confondre un peu. Ils sont patients à son égard, mais ils l'évitent, et prennent l'habitude de sortir vite, en courant presque.
Leurs cabinets de toilette sont attenants, le mur est comme une feuille de papier, la vieille femme écoute, elle entend tout. L'un des garçons ne travaille qu"à mi-temps. Chaque jour, au début de l'après-midi, vers la même heure il fait couler de l'eau, et elle guette le son qui se propage le long des conduits. C'est un tournant de sa journée : avant, après, avant, après. Elle connaît leurs voix, elle sait distinguer leurs rires, leurs râles différents dans la plaisir. Elle aime leurs cris, leurs scènes, leurs drames, leurs jeux de mots obscènes. Ils font l'amour non sans tapage, seuls ou avec des tiers, des inconnus, des étrangers, des Blancs ramasssés sur le port. Ils écoutent Monteverdi ou Boulez, La Dame blanche ou Les Indes galantes. Un jour, ils l'ont croisée dans le couloir, ils ramenaient chez eux un grand soldat américain un peu ivre, débraillé, velu, et ils ont dû lui parler, l'entendre une demi-heure, tandis que Cheveux-Verts passait la main sur les cuisses et la braquette et dans la chemise du visiteur.



C'est assez tardivement, le récit déjà bien avancé, qu'elle les invite à venir voir, quand ils le désirent, la télévision chez elle. Et ils n'iront jamais, en tout cas pas avant la fin. Sauf une fois, peut-être, pour le mariage. Il arrive d'ailleurs un moment où il n'est plus question d'elle, ou seulement par référence, rappel, allusion. Non plus que de Cheveux-Verts. Une bifurcation s'opère, un autre mouvement s'esquisse. Le retour du thème, après les variations confiées aux seuls archets, est suivi d'un véritable développement, lui-même enchaîné au début du finale. La cérémonie est partout retransmise en direct : ses rites et ses fastes sont ainsi observés, en même temps, à toutes les heures du jour et de la nuit, par des spectateurs du monde entier. Lui, une après-midi d'été, du centre de la ville va vers une plage éloignée. Il marche, un livre sous le bras. C'est tout un itinéraire impassible, illogique, depuis toujours figé dans ses particularités par l'histoire et par tout un réseau de privilèges, de précédents, d'obscurs contraintes. Le cortège, par exemple, au lieu d'emprunter l'arc de l'Amirauté, comme il paraîtrait plus approprié de le faire, franchit le très étroit passage voûté qui relie les deux cours des Horse-Guards, près de Whitehall. Elle est dans le carosse de verre, à côté du prince consort. Son voile blanc, pour l'instant relevé, découcre son visage. Elle salue la foule alignée de part et d'autre du parcours d'un geste un peu mécanique, difficile à interpréter. Son frère prétend qu'elle lui ressemble. Elle s'abstient de tout commentaire. Elle s'abstient de tout commentaire. L'image parfois disparaît, ou bien plusieurs se superposent. Ils sont tous à moitié allongés sur le tapis, en demi-cercle autour du récepteur. La plupart du temps la voix du speaker, qui traduit plus ou moins fidèlement, couvre celle de l'archidiacre, ou de l'archevêque, ou des mariés eux-mêmes. Elle s'appelle aussi Victoria. Elle s'appelle aussi Victoria. Au méridien de Greenwich, c'est le milieu du jour. Ici il fait nuit.



Vifs, transparents, un livre sous le bras. Il traverse des rues de grand trafic. Il se voit dans les vitrines. Il lit distraitement les plaques de cuivre apposées l'une contre l'autre aux portes des grands immeubles d'affaires, les enseignes des magasins, les inscriptions des théâtres. Les noms des acteurs s'étalent aux marquises en caractères inégaux, variant selon leur renom et l'importance de leurs personnages. Dans le hall des cinémas sont affichées des photographies qui représentent les scènes essentielles du film projeté, ou bien les détenteurs des rôles principaux dans des poses familières. Ces photographies sont nombreuses, mais les mêmes revieennent à plusieurs reprises. Dans la bande définitive on ne retrouve pas toujours ce qu'elles montrent : un cadrage différent a été finalement préféré lors du découpage, un plan a été éliminé, quand ce n'est pas un épisode entier qui a été retranché. Son enchaînement au nouveau récit en change la lecture, la vision. Et puis il y un blanc, un trou dans l'épaisseur des nuages, ici, maintenant, même pas l'attente de, même pas l'attente de
Les voix, à cette distance, ne se laissent pas identifier. Imaginant, imaginant. Deux métros, un train supendu, un autobus successivement l'emmènent. Il marche encore. Des voies qui ouvrent sur le large, ou plutôt sur la baie, ont du sable sur les trottoirs. Au balcon d'une grande maison blanche, un peu isolée, un homme grisonnant, un journal entre les mains, surveille une très jeune femme assise en équilibre sur la rambarde blanche et qui, le haut du corps tourné très sensiblement vers la droite, regarde au loin. La plage est un peu grise, la mer est un peu grise. Les infimes vaguelettes, en une pellicule de plus en plus fine, s'avancent sur la pente très douce du sable humecté, plus sombre, redescendent, en laissant une nappe brillante qui disparaît aussitôt. Il y a du monde, des jeux, des cris. Un gros homme en maillot rayé prend la photographie d'un groupe compact, pyramide humaine ordonnancée autour d'un nageur avantageux aux cheveux bouclés portant sur ses épaules une grosse femme hilare, les bras écartés. Une fille aux seins fermes, le sourire figé, tient au bout de ses bras tendus vers le ciel un ballon aux tranches de couleurs alternées. Un autre personnage féminin, légèrement à l'écart, est en train d'écrire une lettre, ou s'apprête à l'écrire, plutôt, retenant la page encore vierge contre une souffle furtif :
« Donc, bien sûr, il n'y avait rien d'autre à faire que de partir… »
Il marche encore. J'insisterai surtout sur cela. On le voit marcher sur des planches. On le voit marcher sur des planches. Il s'arrête. Insérer une pièce de monnaie dans la fente d'une machine automatique et en obtenir un cône inversé de fort papier où coule ensuite un liquide à la menthe, qu'il a choisi en pressant l'une des trois ou quatre touches rectangulaires disposées verticalement l'une contre l'autre. Il repart. Le trou, dans l'épaisseur des nuages, se colmate bruquement. Puis il se dirige vers une sorte de vaste hangar à l'armature de fer. À l'entrée est apposé un panneau dont l'inscription a été traduite en langue anglaise, quoique en des caractères plus petits que ceux de l'original et qui leur sont, bien entendu, perpendiculaires. Key holders only. Trespassers will be prosecuted. Mais le préposé dort. Il le dépasse avec résolution, sans détourner la tête. À l'intérieur les hommes sont nus. Au fond, du côté gauche, des cabines particulières aux portes numérotées. Du côté droit, des toilettes. Il s'y rend d'abord. C'est une longue pièce assez sale. Une rangée de cabinets sans portes regarde une rangée d'urinoirs, les uns et les autres occupés. Le ventre de certains vieillards couvre presque entièrement leur sexe ridé. Deux ou trois jeunes garçons, dont un, très musclé, qui doit avoir seize ans, les reins ceints d'une serviette de bain, se branlent. Des hommes manoeuvrent pour être auprès d'eux et tentent de leur caresser les fesses. D'autres, assis en face, s'excitent aussi du poignet en contemplant le spectacle. Certains, plus circonspects, se lavent interminablement les mains et regardent ce qui se passe derrière eux dans la glace qui surmonte chaque lavabo. Le passage d'un gardien rageur vide la pièce, qui se remplit à nouveau aussitôt après son départ. La reine est accueillie sur le parvis par le prince de Galles, arrivé avant elle, le maître des cérémonies, quelques révérends et quelques pages en livrée. Elle s'avance dans l'allée centrale de la nef, entre les travées d'où les invités se tournent vers elle, au fur et à mesure qu'elle les atteint, et jusqu'à la croisée du transept. Puis c'est à nouveau les grilles du palais, mais toujours sur le contrepoint de l'orgue : peut-être a-t-on voulu assurer quelque unité à ces séquences quasi simultanées, mais diverses ; ou bien, et c'est plus vraisemblable, les responsables du son, dans leur cabine, trouvent-ils ardu de seconder les apparents caprices des caméras ; quoi qu'il en soit la superposition des voix, celle du traducteur et celle du commentateur anglais, sur l'une et l'autre des séries alternées de vues, complique encore le situation.



« Les images qui accompagnent ce texte ne présentent pas d'analogie absolue avec les élements de décor auxquels il fait allusion. Mais la photographie doit avoir un caractère constant qui se retrouve durant tout le film : image nette et brillante, même dans les parties assez sombres, donnant comme un aspect verni à toute chose. Elles représentent les scènes principales, oui bien des acteurs familiers dans des attitudes typiques. On les a disposées verticalement, l'une contre l'autre, dans les minces vitrines qui séparent les portes de verre du cinéma. Toutes sont au moins en double ou triple exemplaire, et malgré leur grand nombre il ne s'en trouve, après vérification, que neuf ou dix qui soient différentes. Et peut-être même pas. C'est l'intérieur d'une pièce sans caractéristique particulière, en plein jour. (…) Il y a un homme debout devant une des fenêtres. (…) Il est remplacé brusquement par une image des jalousies vues de tout prêt, comme il doit les voir lui-même : quatre ou cinq lames horizontales barrant tout la surface de l'écran, et ne laissant entre elles que peu de jour (la moitié environ de leur propre largeur). Dans ces intervalles on aperçoit, en minces bandes, le visage de la jeune femme exactement semblable à ce qu'il était au n° 2, à son maximum d'intensité lumineuse et de netteté. Il arrive d'ailleurs un moment où il n'est plus question d'elle. L'immense étendue qui sépare les cabines particulières des toilettes, et qui occupe ainsi tout le milieu du hangar, est divisée en de longs couloirs par un grand nombre de fines cloisons parallèles interrompues, à de courtes distances, par un nombre égal de larges ouvertures qui définissent à leur tour autant de couloirs perpendiculaires aux premiers. Quelques enfants, quelques adolescents, beaucoup de jeunes gens, des hommes et des vieillards s'y habillent, s'y déshabillent, y déambulent ou s'y livrent à des exercices divers. Un vague personnel à casquette veille à la décence. De n'importe où, grâce au jeu des diagonales, les perspectives sont innombrables. N'importe quel point peut s'observer d'une infinité d'autres. Les couples se font, se défont. La distribution des guillemets, des parenthèses, de toute la ponctuation à de certains instants semble arbitraire.
Il entre, il avance, il marche, il glisse, il passe d'un couloir à l'autre, d'une perspective à l'autre. Il décrit un cheminement brisé. Au loin des corps désirables, qu'il ne sait rejoindre. Son regard interrompt, ou non, d'allègres copulations. Mais il reste trop longtemps, il croise trois fois le même gardien soupçonneux. Deux garçons le suivent, le dépassent, inventent autour de lui, d'un passage l'autre, les entrechats d'un ballet de plus en plus précis et se rapprochent, le touchent, le caressent. Est-on délicat quand on bande ? » Il a peur, ne peut surveiller, de tous les côtés, chacun des arcanes du lieu. Pourtant se laisse faire : l'un des garçons lui suce le sexe, l'autre lui lèche les cuisses, les couilles, les fesses. Inquiet, il se répand trop vite. Les deux amis s'éloignent. Lui sort sur la plage.



Il marche, le livre sous le bras. C'est maintenant la fin de l'après-midi. C'est maintenant la fin de l'après-midi. Presque tous les baigneurs sont partis. La plage et la mer sont plus grises encore, ou bien beiges. Mornes. Si une jeune veuve, écrivant une lettre, un de ses fils disparu derrière un rocher, le regardait ainsi s'éloigner, ses chaussures à la main, et comme il se retourne pour voir ses traces dans le sable ? Un moment, il marche à l'envers (— Jacob ! Jacob !! ). Et maintenant : il se dirige vers un coin complètement désert de la plage. La progression de sa marche est régulière. Comme le changement de la lumière. Un jetée de grosses pierres en vrac, l'horizon. C'est vers elle qu'il s'avance. Longtemps, sans doute, on désespère qu'il l'atteigne jamais, lui et elle incommensurables. Pourtant il y arrive, il l'escalade, il marche sur la crête de la digue, au-dessus des vagues, jusqu'à l'endroit où elle s'enfonce dans la mer. Et là il s'assied.
(que leur cours prendront fin, dès la semaine prochaine. Ne serait-ce que pouur passer deux jours dans la fabuleux hôtel Prince of Wales, il faut aller là-bas. Il y a aussi le trajet de Calcutta au Delta qui est intéressant, il faut avoir traversé en voiture les immenses rizières du Delta, le grenier de l'Inde du Nord, voir l'archaïsme de l'agriculture aux Indes, voir l'Inde plus avant, voir le pays dans lequel on se trouve, ne pas se borner à Calcutta. Pourquoi Charles Rossett n'irait-il pas dès ce week-end ? C'est le premier de la mousson d'été. Dès après-demain samedi, Calcutta va se vider de ses Blancs anglais et français.
L'ambassadeur cesse de /
Le nom Darjeeling après tout n'apparaît pas.



Plus droit, c'est vrai, inatteignable, indifférent. En tel présent de force instauré. Et d'ailleurs il n'y eut même pas de février. L'été s'y prolonge sans fin. Ni de petite place carrée, encore qu'on ait vu, oui, le jour de mon arrivée, un boulevard, un passage entre les maisons qui par la suite ne sera jamais retrouvé. Une caisse de livres s'est perdue. Dans le hall aux odeurs âcres d'urine, un séminariste archi-mâle lit la Bible, ma parole, dans une édition sectatrice. Mais il est distrait. Mais il est distrait. Son regard quitte souvent la page, et semble errer. Il se retourne à plusieurs reprises et scrute le profil indéchiffrable de deux ou trois Indiens de la réserve voisine, serrés les une contre les autres au revers de la double banquette où il est assis, ses cuisses bombées bien écartées. Puis il ferme le volume de cuir à la tranche dorée, qu'il range avec soin dans son léger bagage, un sac de toile à carreaux où sont gravées ses initiales, à la poignée : C. A. R. Il se lève, il marche, il fait le tour de la pièce. Longtemps il reste posté à l'entrée des toilettes. Il y entraîne finalement un industriel de la ville qui l'a considéré un long moment d'un air indécis, comme on hésiterait à reconnaître un fils perdu, un enfant prodigue, un rejeton inconnu, et sous les jeans déteints l'entrejambe bondé. Nulle attention à craindre du gardien, qui rêve derrière son comptoir grillagé, ou qui somnole. Aucun effort à en attendre. Une grande diagonale, sur le dallage, sépare l'ombre de la lumière, et chaque dalle, verte ou blanche, de la ligne médiane, est divisée d'un angle à l'autre à l'instar de l'ensemble.
Une fresque, au mur du fond, représente de belles routes bien tracées, sillonnées d'autocars qui se croisent au milieu d'un paysage stylisé de prairies et de champs de maïs, où des personnages des trois races interrompent un instant leurs travaux pour faire aux voyageurs, en souriant, des signes de la main. Des cars exactement semblables à ceux de cette dense composition sont garés dehors, sous la marquise à verrière. Leurs flancs poussièreux ont été couverts par des doigts hâtifs d'inscriptions et de dessins divers, noms, prénoms, adresses, numéros de téléphone réels ou imaginaires, ceux des auteurs ou ceux de tiers auxquels ils feraient une farce, une mauvaise plaisanterie, peut-être cruelle ; messages indéchiffrables, pour la plupart, sans doute pornographiques, mots crus, un triangle inversé percé d'une flèche, un losange allongé serti de traits divergents et pénétré en son centre par un phallus ailé, et toute sorte d'autres figures plus vagues, impossibles à interpréter. Les vitres reflètent les confins de la ville, écrasés de soleil. Pas un passant. Longue avenue ravagée toute en pompes ignorée des Greyhounds, quelle nymphette consentante suceuse vous a contemplée de ses lunette en coeur ? « Longue avenue ravagée toute en pompes ignorée des Greyhounds, quelle nymphette consentante suceuse vous a contemplée de ses lunettes en ceur ? » Elle admet sans mot dire la profusion des enseignes, des panneaux, des néons. Les Holydays Inns offrent de grandes cartes du pays où toutes sont portées. Dix mille motels. L'exilé jaloux les déploie dans de grosses voitures blanches décapotables. Pine View Courts, Mountain View Courts, Skyline Courts, Park Plazza Courts, Grenn Acres ! Nous connûmes (this is royal fun). Le nom des villes est écrit deux fois, dans le même ordre, en colonnes perpandiculaires, sur les côtés du carré grillagé dont chaque case porte un nombre. Si vous suivez du doigt les lignes issues de deux noms empruntés à une colonne différente, la distance respective des deux villes est indiquée au croisement.
Mêmes motifs, mêmes entelacs, mêmes lits défaits au matin. L'une des diagonales du grand carré ne compte évidemment que des cases blanches. Ou bien des zéros. Mêmes patios avec leurs jets d'eau. Il échoue à l'exégèse des désirs.
Greenville, Denver, Venice, San Angelo.
Troy, Greenville, Annapolis, Akron, Independence.
La Crosse, Pasadena, Detroit, Walla Walla.
Columbus, Philadelphie, Marquette.
Greenbay, Nashville, Longview.
Boise.
Pourtant l'arrière-saison est sereine :
« On this or that hotel court I would drill Lo and try to relive the days when in a hot gale, a daze of dust, and queer lassitude, I fed ball after ball to gay, innocent, elegant Annabel. (La campagne offre de beaux arbres rouges, des érables par grandes masses, des pacages, des barrières fraîchement repeintes, ici ou là, au débouché de chemins mystérieux, des boîtes à lettres isolées. L'automne est plus vif ici qu'ailleurs. Et la route elle-même est belle, noire, dont une bande blanche, en pointillé, marque le milieu, et deux autres, continues, indéfectibles, de part et d'autre les limites.



Le campus de l'université d'Indiana est désert depuis quelques jours :
« Le campus de l'université d'Indiana est désert depuis quelques jours. C'est la fin de l'été indien » (p. 28).
Il n'y a rien à redire à cela. Solitude des Tanhksgivings, ah, quel beau temps ! Une éternité de beau temps présidait à nos joies. (Elle répète après lui.) Les vacances ont laissé la petite ville à elle-même. Suivi du chien jaune — l'un et l'autre associés, désormais, dans l'esprit des gens — je (toujours lui) marche seul dans l'espèce de grand parc où sont disséminées les maisons des professeurs. J'oblique vers le fond. 1839, Acadia Road, est l'adresse, provisoirement, d'une jeune chef d'orchestre de grande envergure, "artiste en résidence" cette année :
« C'est une folle tordue, avec de belles fesses, dit l'analyste attitré de la faculté, ou bien la femme du président, en short blanc, bras nus, qui se dirige vers les tennis. Lui aussi est parti. Lui aussi est parti. Il donne à Philadelphie un concert organisé par la Croix-Rouge, au profit des inondations du Bengale. Sa maison est une étrange bâtisse de planches, victorienne et vermoulue, toute en balcons et en tourrelles. Elle a jadis été blanche. Elle a jadis été blanche. Des vérandahs à colonnes partent des perrons et l'entourent. Elle est ouverte et vide, n'étaient ces ventilateurs très grands qui tournent, ces fins grillages aux fenêtres à travers lesquels on verrait les jardins comme à travers la brume, personne ne regarde. »
« Le grand piano noir est fermé, sur le porte-musique il y a une partition également fermée, dont le titre illisible est
— Oh, vous savez, la fameuse lumière du Sud, c'est parce qu'on voit tout de derrière les moustiquaires…



Il règle son pas sur l'écart entre les traverses. Qu'on suive en vain les rails du chemin de fer abandonné vers des tunnels notoires où sombrent banalement des virginités partielles, ces lignes plagiaires, s'il y en eut, n'y pouvaient rien. Dans la bibliothèque, pas un lecteur. On peut s'avancer soi-même entre les rayonnages, marcher, renoncer à des directions qui s'offrent interminablement de part et d'autre, s'aventurer au hasard, fermer les yeux, laisser aller la main sur les pans de livres, sur le plat des reliures. Un récit de voyage s'orne de la photographie d'un kiosque chinois, dans le jardin public de Para, après quoi les choses, jamais, ne pourront plus être les mêmes. Mais pour en revenir à notre reporter favori, détenu au beau milieu de la Cordillère des Andes, il doit la vie sauve à une coupure de journal, par hasard découverte.
Reprise. Des indigènes de races diverses se croisent en tout sens. « L'auteur, à mesure qu'il pénètre plus avant dans le Sud, vide à tel point l'arsenal de ses métaphores qu'une fois passé le détroit de Magellan il ne peut plus comparer, par exemple, le maison du gouverneur de la Terre de Feu (partie argentine) qu'au pavillon de travail de Nicolas II, au fond du parc, à Tsarskoïe-Selo. Savorgnan de Brazza, écarté par l'intrigue, indésirable désormais, meurt à Dakar, presque dans l'indigence. « Après tout, c'est un étranger. » Et certes on sait bien, depuis Lally, l'Irlandais, quel sort est réservé aux /



Près de vingt ans plus tôt, l'oncle Heurtebise, qui s'est engagé sur un voilier de la marine marchande à la suite d'une histoire de dettes de jeu dont les… / qui ne… (même pas l'attente, comme si le sol)/, …fait une faux pas au marchepied d'une vergue, et plonge dans la baie de Veracruz. Des requins blancs le poursuivent à travers la rade. Ils l'écartent d'une barque venue à son secours. Et malgré la force de sa nage, ses tours et ses détours, ses efforts pour s'ouvrir entre eux un passage, ils l'atteignent, ils l'encerclent et ils le mangent, sous le regard de l'équipage massé près de la rambarde, les mains au-dessus des yeux.
Le livre de bord est formel. Il fait beau. Pas un nuage. Grande beauté des femmes sur les terrasses. Il a envoyé à sa soeur, d'Arica, un cochon d'Inde avec lequel certains se souviennent l'avoir vu jouer, sur la grande place de Pondichéry, devant les grilles de la cathédrale, vers le milieu des années quatre-vingts. Mais tout ceci demanderait à être examiné, recoupé, vérifié, collationné, vérifié, ne serait-ce que le nom, puisqu'elle était née Sarrans, quelque chose Sarrans. N'importe. Il est d'ailleurs fort possible qu'il ait changé d'identité pour s'inscrire sur les rôles des Messageries maritimes. C'est même vraisemblable, si l'on se réfère au contexte. Les versions divergent. _Fille quatorze noeuds sur l'océan Indien…
L'image parfois disparaît, ou bien plusieurs se superposent. Le parcours se fait ensuite en sens inverse, mais dans un ordre différent, selon un arrangement autre. De toute façon, les deux orthographes se rencontrent. Il suffit de se reporter à la préface de la mince plaquette. La première voiture, devant le palais, contourne déjà la massive statue blanche de Victoria. Avec les deux ou trois poèmes que nous pourrions tirer des pages du « Courrier français », avec le « Drame de l'Allée », « Le Pavillon », les trois « Cartes postales » dont je t'ai parlé, celle que tu sais par coeur, celle que tu sais par coeur,
La réception est convenable un moment, mais à peine s'intéresse-t-on à ce qui se passe sur l'écran, c'est à nouveau les parasites et le brouillage. Dans la vérandah de sa case, à Brazzaville… etc. Son voile blanc, pour l'instant relevé, découvre son visage. Un extrait de l'Annuaire diplomatique a été porté en exergue, à la première page. Elle est assise maintenant à côté de son mari, en uniforme, qui salue la foule d'un geste un peu mécanique, emprunté. Antoine Levert est interviewé au sujet de son livre. Antoine Levert est interviewé au sujet de son livre. Et ils n'iront jamais, en tout cas pas avant la fin, qui ressemble tant à une grande avenue de banlieue parisienne. On marche le long de murs interminables. Chargé de mission dans l'Inde et en Indochine. Son frère passe à une autre chaîne, qu'il a choisie en pressant l'une des trois ou quatre touches rectangulaires disposées horizontalement l'une contre l'autre. Vice-consul de troisième classe.
Tous les membres de la petite bande sont à moitié allongés sur le tapis, en demi-cercle. « Or, dès le moment où la fiction devient ce passage sans fin… », dit-elle, les trottoirs sont lages. On marche le long de murs interminables, d'où dépassent des lilas. De loin en loin un portail ajouré, ou bien l'alternance d'une grille avec la pierre, révèlent de grands parcs avec leurs massifs d'arbres, leurs parterres, leurs plates-bandes et les jeux de la lumière. Secrétaire-archiviste à Manille. Et peut-être, entre les branches, aux détours d'allées bien ratissées, jamais foulées, les toits, les terrasses, les tourelles couvertes de lierre de villas calmes, légèrement surélevées, aux stores rayés. De hautes porte-fenêtres ouvrent sur de larges balcons, au deuxième étage, au troisième. Chargé de la chancellerie de Las Palmas, Etc…
Des rideaux, poussés par la brise, se tendent vers l'intérieur et y flottent vaguement, assez haut, loin du sol. On doit pouvoir distinguer de là, à travers les feuillages, le centre de la ville, dans le lointain, et les flèches de la cathédrale. Et justement (les voiles, cette fois-ci, en revanche, sont attirés vers l'extérieur, atteignent presque le bas de sa robe) elle regarde dans cette direction, une main au-dessus des yeux. Mais le plus souvent le mur, les murs seuls, moi du 29 juillet 1881, des après-midi d'été, aux confins de la ville, sur les boulevards résidentiels.



La lumière est celle du début des années cinquante, sur les boulevards extérieurs résidentiels de villes moyennes assez grandes. Vedette 1953. Frégate. Coupé De Soto, convertible. Un veuf. Ou bien sa femme a-t-elle un cancer ? Ou bien il s'est remarié avec une très jeune fille ? Le nom toutefois n'est pas certain : Lindenberg, Lindacker, Libermann, quelque chose comme ça. Les accords signés dans la nuit reconnaissent l'indépendance de l'Indochine. Il a assassiné sa femme. Un épisode entier a été retranché. On n'a jamais su exactement ce qui s'était passé. On n'a jamais su exactement ce qui s'était passé. Le procès est retransmis en direct, sur les ondes, à travers tout le pays. Comptable, représentant de commerce, industriel, il est parfaitement bien vu dans le milieu des affaires. Ces choses ne ressemblent pas à ce qu'ils attendaient de lui.
Étranger ? Je ne sais pas. Pourquoi voulez-vous qu'il soit étranger ? Des bandes armées s'implantent vers la frontière marocaine. M. Swann, le père, était agent de change. Entendant son coup de sonnette à la grille, elle marche au devant de lui à travers la pelouse, en arrachant subrepticement au passage quelques tuteurs. Mme Blanchard n'a jamais entendu dire qu'elle ait été écrasée. Par la suite il épouse une très jeune fille, un peu sauvage. Elle regarde au loin. Elle regarde au loin. Au moment des Assisses, des femmes sans nombre lui écrivent et l'invitent à convoler à nouveau avec elles. Il n'y a rien à redire à cela Je lui annonce que le roi d'Angleterre est mort. Est-ce une de celles-ci ? Il lave sa voiture sur le gravier des allées. Le cortège emprunte un itinéraire arrêté selon d'étranges mobiles. Il n'en finit pas de laver et relaver sa voiture. Il en polit, avec divers tissus appropriés, le pare-brise, les ailes, les garde-boue, les chromes des pare-chocs et jusqu'à l'intérieur, les cuirs, les revers des portières, le volant et le tableau de bord, voyant par voyant. La nouvelle reine est assise aux côtés du prince consort. Ils ont gardé, sans doute par distraction, un droit de passage entre les jardins. Aussi passons-nous de temps en temps, histoire de, dit Eugénie, la buandière. Et puis cet entre les jardins
La propriété n'est plus ce qu'elle était. Il paraît qu'il fallait voir le parc au tournant du siècle, avec ses cygnes, ses paons, ses serres, ses orangers, ses chaises longues entre les palmes qu'on devine. Une photographie d'alors, envoyée comme carte postale, montre le pavillon de lecture, avec ses volets verts, et une femme vêtue de blanc, au milieu d'une allée, une ombrelle à la main. C'est pourtant bien entretenu. Elle l'a vue cent fois, elle le jure, promener son cochon d'Inde, et jouer avec lui, ici, bien sûr, par ici, mais pas seulement par ici : dans le centre, sur la place, comme si, oh là là, ce n'est pas quelque chose qu'elle risque d'oublier, ça non. Lui lave sa voiture. À part ça rien, répète-t-elle. À part ça rien. Ni personne. C'est le début de l'été, vers le 10 juillet. Quelqu'un a toujours disparu, est parti en vacances, à la campagne, à la mer — un camarade de classe, une inconnue. La saison est un fleuve énorme, énorme, à cet âge : on n'aperçoit pas l'autre rive.
Ces parages ne sont jamais très animés mais là, cette fois-ci, ce quartier écrasé de soleil dans la poussière a l'air tout à fait mort. Sa tante dira plus tard, pourtant, combien l'avenue était gaie, dans sa jeunesse à elle, animée, passante. Toujours quelque chose à voir, à commenter, à raconter. On regardait chaque jour, du haut des murs, en tâchant de ne pas trop se montrer (mais les rires !), qui revenait du cours avec qui. Les couples se font, se défont. Chacun se connaît, vous comprenez, c'est l'époque où /
Oh Lord, how I wish she'd stop sucking that ———— ! She'll drive me crazy, crazy. But of course I was an ass in the first place to /
chacun se connaît, chacun se connaît, toutes les villas le long de l'avenue sont habitées par des parents, des amis, des cousins, des amis de toujours, des tandis que maintenant ! Les couples se font, se défont, il y a des coups de théâtre, des renversements, des combinaisons inédites, des choses qui ne hhhhhhhhh, nous qui croyions les (tandis que maintenant). « This is the Texaco Metropolitan Opera Network. » Seulement lui et elle, toujours enlacés, incapables de se séparer. Et l'on se disait : quelle passion ! Vous vous arrêtez devant les portails, vous échangez encore quelques mots. Et partis nous nous retournons, ils se font des signes, on revient en arrière. Les Troyens. Toujours il y a des bals, d'une maison à l'autre, on s'invite presque tous les jours, certains printemps, ce ne sont que tennis, flirts, appels, Love !, rires étouffés, bruissements de voix. On connaît tout, tout le monde, tandis que maintenant…
À quoi sert une ombrelle blanche si elle n'est pas doublée de vert ? demande au marchand Virginia, en Allemagne pour la saison lyrique. C'est du moins ce que rapporte Bell, son neveu. Puis vient la longue liste des personnages, avec le nom de leurs interprètes respectifs. Nous ne sommes pas autorisés à rendre visite aux parents de comment s'appelle-t-elle ? Ah, mais si, ça va me revenir, elle a épousé un Anglais ! Mon père en tout cas l'interdit. Tristan. Ils ne sont pas d'ici. Le soulèvement se propage le long des axes orographiques. Il n'y a pas de mot pour dire à quel point la mère est commune. Ou bien Parsifal, brought to you as always by Texaco. Beaux arbres rouges, barrières fraîchement repeintes, profusion des enseignes, boîtes à lettres isolées. Votre sourire est pour le voyageur qui regrette. Quels éclats, quelles grandes zones de lumière ? Impossible_ est le terme qu'ils choisissent pour parler d'elle (nous qui croyions le connaître). Il trouve qu'elle a l'air échappée d'un bordel. Les harkis mènent dans les campagnes une action parallèle à celle de l'armée régulière. Il y a toujours un moment où une histoire bifurque, revient en arrière ou fait un bond en avant. Et c'est là, bien sûr, que nous passons notre temps.
Nous jouons aux dames, et plus tard au bridge. Tout en tirant sur de légers cigares, elle leur raconte des histoires, des épisodes de son enfance en Cochinchine, ou de son voyage de noces à Venise. Elle prépare à toute heure d'étranges cocktails. Son mari est beaucoup plus âgé qu'elle. Et puis elle danse avec les garçons jusqu'au milieu de la nuit, sous les vérandahs, sous les terrasses. Ils ne se gênent pas pour la serrer d'un peu près. On passe d'un jardin à l'autre, enjambant les murs malgré les éclats dont ils sont parsemés. Solange, sa fille, est très réservée. Il y a d'indescriptibles combinaisons.
« Tout cela est difficile à croire », reprit-il.
Ces enfants sont partis et leurs parents sont morts. Après-midi d'été, fin des années cinquante. L'avenue aboutit au parc de la station thermale. Les curistes à panama s'abritent du soleil sous les arches du viaduc. Love ! Le mouvement central est écrit en juillet 1881, pendant le séjour annuel du compositeur aux eaux. C'est du moins l'avis de la plupart des commentateurs. C'est du moins l'avis de la plupart des commentateurs. Mais le thème principal est annoncé par trop de subtiles touches au cours de l'allegro initial pour ne lui être pas antérieur. Il arrive qu'il disparaisse. Il arrive qu'il disparaisse. Les grilles chaque fois longées pour se rendre au zoo, à Marianna, non, à Little Rock, à Mobile, à Texarcana, préparent la conjonction invraisemblable qui s'opèrera si longtemps après.
C'est donc à un renversement de l'ordre établi de la composition qu'il faut sans doute procéder. Il considère tout cela avec indulgence, une aparente indifférence, et une singulière lassitude. C'est du moins l'avis de la plupart des commentateurs. Le développement du thème est lui-même enchaîné au début du final. Le centre d'Alger et celui d'Oran sont quadrillés par les forces de l'ordre. Tornamo adesso verso il campo di tennis. Le soulèvement annoncé a été préparé de longue date par les services secrets du Caire. Il croit entendre (ou il désire entendre, je ne sais) le bruit d'un échange de balles, ici — là, ici — (                ) là, si, ici — silence, le silence, et de nouveau, trois fois, quatre fois, davantage, le bruit de la balle prise de volée, relancée, ce mouvement, et échange toujours épousé, toujours décevant, toujours brisé. Un éclat de voix, le rire argentin d'une adolescente, des nombres par deux, encore heureux si un grand garçon blond tout en blanc, sa raie bien droite, les cheveux dans l'oeil, il vient récupérer une balle perdue près du grillage et ne voit pas
— Je suis retourné à Pékin, tu sais, dit George Crawn, ah, je te voyais dans les rues, toute la ville me parle encore de toi.



(…) L'orage s'éloigne. Alors, on rentre chez soi. Have you been playing with yourself again ? Ou bien il écrit. Les indigènes semblent échanger des signes furtifs. Sur la terrasse, dans un grand fauteuil au dossier évasé, la centième première phrase, la première première phrase, blanc, et puis vert, temps d'un battement de paupières, et puis blanc de nouveau :
Elle va pour                  (mais déjà il est trop tard).



Indiana maintenant. Indiana sans qui après tout, Indiana malgré les doubles, les faux-semblants, les transparentes mais passagères diversions, les références à mots couverts, Indiana tarde à apparaître. Certains prénoms, certains visages, certains gestes inachevés, des sons de voix, des conversations entr'entendues, quelques interrogations vagues sont à la limite de la nébuleuse où elle se tient. Ni l'une ni l'autre des deux femmes très âgées ne sont elle, bien sûr, qui dans l'auberge archi-bondée d'un village haut-perché de l'Ombrie, ou des Marches, ont demandé et obtenu, en vertu peut-être de leurs émeraudes serties de diamants, la table la plus proche de la baie. La vue plonge de là sur des fermes par douzaines, des vergers, des champs, des parcelles ton sur ton, des attelages, des charrues creusant leur sillon, des personnages miniscules, indifférentiables, penchés seuls sur des tâches variées, poursuivant séparées des activités impassibles. Elles évoquent la société de Philadelphie d'avant la crise, ses parcs, ses allées, ses grandes maisons blanches à péristyles et à terrasses. Un admirable concert. Pour lui, qui aurait pensé au Congrès ? Elle est mariée depuis longtemps, avec un Anglais. Je l'ai rencontrée pour la dernière fois à Venise, il y a des années et des années, lors d'une biennale. La fille, c'est-à-dire la petite-fille. Un extrait du Who's Who international a été placé en exergue à l'un de sess récits de voyage. Il ne peut pas s'agir d'elle. Mais elle lui écrit, elle continue de lui écrire. Le plus jeune est dans l'armée, il sert en Extrême-Orient. Encore qu'elle ait dû avoir ces bandeaux sur les oreilles, ce mouvement du poignet, cette impatience, la même distraction passionnée. Il lui revient que ce cours s'appelait le Cours Levet, justement (mais tout à fait par coïncidence, à mon avis). En revanche la vieille dame qui travaille dans la pièce aux stores baissés, sur la grande place de Pondichéry, oui, tout à fait, par excellence. Une grand-mère est morte en Europe, pour le coup. La maison passe pour avoir servi de résidence à Dupleix. Et la place est déserte, poussiéreuse, bordée de façades aristocratiques toutes semblables, sauf sur un des côtés où s'ouvre la cathédrale, un peu en retrait derrière une enceinte ajourée.
Mais Antoine Duparc, décidément, ne veut voir là qu'une indéniable coïncidence. On ne l'en fera pas démordre. De Jean-Marie et de moi elle se soucie peu, à moins qu'on ne la dérange par nos jeux, nos cris, et alors elle nous traite d'anarchistes, de bandits, d'apaches, un mot tout à fait à elle, et elle nous met en garde contre une sévère répression. On la craint. On la craint. Elle lit, ou elle écrit, sous les hélicest raînantes d'un ventilateur, dans la pénombre malgré son âge, car les jalousies de ses trois hautres fenêtres sont toujours tirées.
Au dos de cette demeure d'un autre temps, qui pourrait parfaitement se situer à Nevers, à Angers ou à Troyes, s'étend un jardin tout en longueur, entre deux murs parallèles. Les renseignement biographiques sur Paul de Hernevé révèle qu'il est né dans la Creuse, en 1881. Elle avait donc cinq ans de plus que lui. Chargé de mission auprès du gouverneur des Comptoirs français de l'Inde (1906). Elle est d'abord deux personnages inconciliables. Marcadet 93-10. Il est lecteur dans une maison d'éditions. Mais sa soeur passe à une autre chaîne et la phrase reste interrompue en son milieu. Épouse en 1912 Mme Dudevant, née Indiana de Serrans, veuve du président de la cour d'Appel. Celui du court séjour à Pondichéry, d'une part, celui des récits voilés de sa grand-mère, qui lui sont bien sûr antérieurs. Une fille, Guillemette, née aux îles Marquises en 1913. Il est l'auteur de plusieurs biographies d'explorateurs et de la relation d'une traversée de l'Amérique du Sud, de Caracas au cap Horn. Ses distractions, indiquent-ils, sont le polo et les mots croisés. Mais vous connaissez sa maison, en France, celle qu'elle habitait au début des années vingt, le long de l'avenue de Royat.
— Au temps de sa liaison avec la wattman ?
— Ah, il faut dire qu'un wattman, à l'époque, dans son bel uniforme à boutons dorés, c'était comme un amiral, un découvreur, un cartographe, un héros de la connaissance du monde : il cherche à établir un passage, au nord du Canada, parmi les glaces de l'Arctique ; et c'est ainsi qu'il dépasse le point extrême atteint par Parry, du côté oriental, en 1819. Il fait retentir la sonnette de son tramway cent ou deux cents mètres avant le portail de la maison qu'elle habite, et elle accourt à travers la pelouse, afin de le voir passer et de lui faire des signes. La ligne se termine sur la place centrale de la station, à l'orée du jardin public. Le bey de Tunis, remarquable par sa chaîne de montre à plusieurs rangs et par son apparente passion pour Lalo, se dirige vers la source Eugénie. Toute une petite foule s'écrase aux abords. Mais Gandhi c'est plus tard, nettement plus tard. Les dates ne coïncident pas. Elle a dû traduire certains de ses livres — c'est sans doute cela, le lien ; ou bien faire des conférences à son sujet, je ne sais pas exactement. Les voix, à cette distance, se confondent. Peut-être s'est-il servi d'elle pour communiquer discrètement avec le vice-roi. Elle ne vit dans la villa de son mari, avec ses massifs d'arbres et ses parterres, qu'aussi longtemps qu'il poursuit sa carrière aux quatre coins de l'univers. Quand il est rentré, elle est partie. Mais je ne crois pas qu'elle ait beaucoup connu Gandhi, non, où avez-vous entendu parler de ça ? Dans les dernières années du Raj, elle était surtout liée avec Tagore, avec tel ou tel membre du Congrès, et avec le pandit, comme elle dit, qui viendra la voir à Montreux, en compagnie d'Indhira enfant, et prendra le thé avec elle sur la terrasse d'un palace des bords du lac. Les infimes vaguelettes, en une pellicule de plus en plus fine, s'avance sur la pente très douce du sable humecté, plus sombre, redescendent, en laissant une nappe brillante qui disparaît aussitôt. Il n'y a personne, sauf quelques serviteurs en jaquette, près de la balustrade, qui prétendent être distraits et sont en fait très attentifs. Les personnages n'ont plus le même âge. Ils les connaissent seulement par quelques traits, d'ailleurs souvent fictifs, qu'ils citent et recitent pour avoir l'air informés.



L'obsession d'Indiana l'habite presque dix ans. Après quoi la narration se fait plus stable et plus dense. Quelqu'un va pour                  mais déjà il est trop tard. Anne-Marie Stretter se dirige vers les tennis. Puis elle oblique vers le fond du parc. Puis elle oblique vers le fond du parc. La partition du pays n'a pas encore eu lieu. Et certes, qu'ayant écrit Le Chef d'orchestre callipyge et autres récits, il soit aussi l'auteur de L'Aviso Ville-d'Is, c'est inattendu. Service ! crie l'une des voix. Je l'ai vu pour la dernière fois un dimanche après-midi, lors d'un bref passage à New York. Les immeubles ont d'immenses façades de verre, marquées seulement par le jeu de fines armatures d'acier, qui desssinent, innombrables, rectangles et carrés. Les nuages et leurs mouvements s'y reflètent de manière fractionnée et incomplète : une jalousie marque ici une case qui se soustrait la réflexion, à moins que ce ne soit uen silhouette, un visage de femme. Balls ! dit-il. Nous marchons dans Greenwich Village. Mais d'Halifax je ne sais rien que par lui. Deux soeurs déjà âgées, qui ont connu des revers, y habitent une maison retirée, vers le haut de la ville. Il est question d'un fort. Mais on est au milieu du port, aussi, entre les débardeurs. Sur la toile de fond, l'aviso a été peint selon un angle dramatique et dans des couleurs crues, comme le ciel, indigo.



C'est son premier concert de cette importance : un orchestre de soixante archets, un public averti, une salle renommée, toute sa carrière est en jeu. Mais déjà il a remporté la partie. La ligne mélodique du dernier mouvement rebondit en des liaisons admirables. Le thème central, réexposé au cor anglais, est ensuite l'objet de variations confiées aux cordes seules. Puis, moyennant une brès incursions dans un ton très éloigné, il se métaporphose rythmiquement en une danse capricieuse, et c'est sous ce masque de carnaval qu'il rejoint la tonalité principale et termine l'ouvrage en tourbillon.
De cette page illustre, lui donne une interprétation soudain moins tendue, moins concentrée, plus large et plus déliée. Il a vingt et un an. Ce final marque son débouché fulgurant parmi l'élite des musiciens du monde entier. Maintenant la baguette est retombée. L'assistance est debout, à toutes les travées, impatiente de consacrer l'apparition d'un grand chef nouveau. Chacun se réjouit de pouvoir dire de cette soirée, plus tard, « j'y étais », et la foule ne songe, déjà, qu'aux récits qu'elle en fera. Il salue, les cheveux dans tous les sens. Les deux touristes américaines, dans la salle à manger d'Assise, près de la baie, ou était-ce Cortone, oui, plutôt, ou Toli, Todi, Torni, Terni, non, pas Terni, quelque chose comme ça, oh là là, une ville en hauteur, sur une hauteur, elles en parlent encore avec révérence.
Il passe un linge sur son front, tout en désignant du doigt le premier violon, auquel il va serrer la main, sous les acclamations de tout l'orchestre et de tout le public. Rappelé indéfiniment, il marche à travers la scène d'un pas assuré. Luc sort discrètement, avant tout le monde, non sans déranger au passage les auditeurs maugréants qui sont massés sur les marches des allées et près des issues. Tu cours dans des coulors déserts, sur des tapis épais, devant une rangée de portes étroites disposées en demi-cercle comme si la                 , comme si le                 , comme si le sol était encore                 , viendrait ensuite,                 feuillages,                 gravier, l'année dernière, écran même, écran même, lourdes tentures.
Tu l'attends dehors, près des coulisses. Le voilà. Je ris. Il rit. La salle de concert s'élève au milieu d'un grand parc, ouvert comme un balcon sur un lac et sur une ligne de collines, dans le lointain, semblable au paysage de fond d'une toile classique, avec des villes et des villages inaccessibles sur des escarpements lumineux. La fut exterminée toute une tribu d'Indiens. Ici fut écrite La Lettre écarlate. Vous courrez à travers les pelouses. Nous rions. Nous ne pouvons plus nous arrêter de rire. Vous bondissez par-dessus une barrière blanche. Quel rire ! Il m'embrasse. Vous vous embrassez, vous vous mordez de joie. Tu dénoues sa cravate, tu fais sauter son col cassé. Tu ouvres sa braguette. Tu caresses sur son torse et son ventre des muscles glissants, couverts d'une mince pellicule de sueur, durs comme des enclumes. Il jette en l'air sa jaquette. Il jette en l'air sa jaquette. On frappe à coups redoublés, en vain, sur la porte de sa loge. Tu passes la langue dans les poils de son ventre. Tu le suces. Il rit. On entend encore les rappels, les battements de mains, rythmés maintenant, scandés sur deux notes indécourageables.
Quelques formes toutefois s'agitent déjà sur le parvis, sur la pelouse même. On voit se diriger vers les parkings des hommes et des femmes en tenue de soirée. On perçoit par bribes leurs commentaires transportés. De vagues nuées blanchâtres, légères, aux contours changeants, dissimulent pas intermittence, un instant, les étoiles. Il n'a jamais bandé comme ça. Il jouit dans ma bouche en criant, en riant. Et nous nous allongeons dans l'herbe, à moitié nus, côte à côte. Les senteurs des aubépines, dont les haies descendent, parallèles, ou se croisant autour des champs, jusqu'aux bords où clapote tranquillement le lac, flottent dans l'air d'été.
« Je ne suis plus malade, répondit Indiana, qui était redevenue tout d'un coup aussi pâle qu'au temps dont parlait Sir Ralph : je ne crois plus à ces vaines frayeurs…
Lui se replonge dans sa lecture. Elle s'approche de la fenêtre. Puis, examinant la reproduction avec plus d'attention, il se rend compte que la figure de gauche, la plus en retrait sur le balcon, n'est pas celle d'un homme, mais d'une femme : une femme déjà âgée, grisonnante, presque virile. Elle a un journal entre les mains.



Lassé de ces allées-venues, il parque la voiture devant un grill. Un immense géant vert se dresse dans le ciel, publicité pour une marque de maïs. No nigger. Mais lui, dont le nom contient tout entier celui du pays où il s'avance, s'avance. La Nash, décapotable et d'un type démodé, est aisément reconnaissable grâce à sa roue de secours qui est fixée à l'arrière, extérieurement. Le long de la route ont été tracées avec soin des bandes blanches, parallèles, régulières, continues sur les bords, en pointillé sur le milieu. La campagne, alentour, est étonnament verte. Il ralentit. Il ralentit. La bande médiane devient elle-même continue dans les virages. Ceux-ci, lorsqu'ils sont assez marqués pour présenter un danger quelconque, sont indiqués par un panneau triangulaire, où s'inscrit une flèche incurvée au-dessus du mot bend. Elle a toujours à la bouche son éternelle sucette. La plupart des noms de villes reviennent à plusieurs reprises. Ils sont quelquefois d'origine indienne ou bien empruntés, et c'est souvent le cas, à des cités ou à des sites fameux de l'étranger. Ozark (Ark.), Comanche (Tex.) Indiana (Pa.), Indianola (Miss.), Carthage (Tenn.), Carthage (Mo.), Cambridge (Mass.), Oxford (Miss.), Carthage (Miss.) Paris (Ark.), Versailles (Tex.), Carthage (Ill.), Paris (Tenn.), Paris (Tex.), Orange (Tex.), etc. Venice, Venice, Venice. Le texte, cependant, ne cesse de désigner les lois de son fonctionnement. C'est pour mieux, aussitôt formulées, les contredire. Cette duplicité n'ébranle pas Anne-Marie Stretter. La questione é che per giocare a tennis, e ballare, ci vuole il partner, mentre io a Venezia non conosco nessuno di adatto. E poi te dico : Venezia sarà bellissima, non discuto, pero non mi ci trovo. Mi ci sento provvisoria, spaesata… un po' come all' estero ». Elle fondit en larmes. Sir Ralph prit sa main. Sir Ralp prit sa main.
— Écoute, ma chère Indiana, lui dit-il, l'oubli n'est pas en notre pouvoir. Le reste de ses paroles se perdit. »
Quoi qu'il en soit, son premier voyage en Europe, c'est pour l'Exposition universelle de 1900. On la confie à une tante très âgée, très argentée et folle, qu'elle est elle-même chargée de surveiller. Cet enfant vit dans les livres. On voit dans telle Illustration de cette années-là les deux Palais flambant neufs, le Grand et le Petit, tout blancs et qui se regardent, près de la Seine et d'un pont à l'armature de fer, nouveau lui aussi, dont le tablier repose sur une seule arche. Le czar, comme ils aiment écrire, l'emprunte le premier. Il ressemble comme un frère au roi Georges, qui n'est alors que le duc d'York. Sa belle-soeur a dû dire au marquis :
« Comment pouvez-vous envisager de la marier ici, dans ce trou ? »
Et lui n'aime pas les scènes. Les partis sont rares, c'est vrai. Minuit sonnant, le diable entrant. Je passe mes journées plongé dans les volumes de la Bibliothèque verte, parmi les romans de Verne, les histoires de marins, de dettes de jeu, d'engagements forcés et de naufrages dans la baie. Mais à qui, mon pauvre ami, à qui ? Et il donne son accord. On disait pourtant : Quelle passion ! Les choses, entre nous, ne pourront plus jamais être les mêmes.
C'est la fin de l'été, aux Indes. L'embarquement s'opère donc en un grand arroi de servantes, de voilettes, d'oublis, d'hésitations et de retours, de signes et de mains sur les yeux. Les images, souvent au trait, sans ombres ni modelés, sont commentées d'une ligne extraite du texte, une phrase tronquée, raccourcie, inachevée. Sur les malles gravées de larges initiales repose la cage dorée d'un perroquet. « Ils sont à leur tour dévorés par des orques » (p. 99). Mais la traversée achève de tourner la tête à la vieille dame. Mais la traversée achève de tourner la tête à la vieille dame. Elle raconte sa vie, en revenant sans cesse sur les épisodes qu'elle imagine indécents, ou bien elle fait de longues relations de ce qu'elle a lu, et qu'elle mélange passablement…
…l'aventure de nos héros favoris égarés dans les bois de la Rivière-Rouge…
Indiana doit trouver un passager assez arrangeant pour tenir auprès d'elle, jour après jour, le rôle du "seul maître à bord". Eh bien j'étais content, j'étais fier ; j'étais seul chargé de veiller sur vous, et je me trouvais plus heureux que Paul. L'île James, en Virginie, est le site du premier établissement anglais d'Amérique. Mais la traversée achève de. Elle ne quitte sa cabine, où lui sont servis ses repas, que pour les transats des terrasses, d'où elle commente pour elle-même, bien qu'à voix haute, les jambes enrobées dans une couverture à carreaux, le va-et-vient des voyageurs et de l'équipage, et les intrigues du bord, imaginaires ou vraies. Le nom du bateau, L'Indus, est écrit deux fois, en lettres régulières disposées en demi-cercle, sur chacune des bouées fixées aux garde-corps. Car elle lui crie incessamment qu'elle veut voir le commandant, parler à l'amiral, et qu'on le fasse venir tout de suite. Certainement, il l'a épousée vierge. Mais la traversée achève. Un tel incident est tout à fait sans précédent.
« Je m'y vois, indéfiniment photographié sur une chaise longue au bord de la mer d'Oman. Ce fut d'ailleurs un mariage blanc, selon toute vraisemblance. Ou bien c'est elle qui sort un instant sur la passerelle et qui revient dans la cabine pour interpréter la même scène, ça n'a plus d'importance. Qu'on lui ait manqué d'égards ? Non, il n'a jamais entendu dire qu'on lui ait manqué d'égards. Ils jouent sur le pont arrière à une variante de la marelle, dont le nom se dérobe, oh là là, je l'ai sur le bout de la langue. Son obsession est de faire savoir qui elle est. Les récits diffèrent à ce sujet. Sur les planches ont été tracées des lignes blanche régulières, délimitant des cases de formes diverses où sont incrits des chiffres. Et quelquefois : accoudée à la rambarde, vêtue de blanc sur une mer verte qui porte son nom. Lui s'avance, comme si le sol était encore de sable ou de gravier.
(« Elle avait entouré sa tête d'un foulard des Indes, nouée négligemment à la manières des créoles. » On regarde briller les feux de Port-Saïd.)
Mais quand je vis Marcel Ray, quelques semaines après ma découverte, il me dit qu'il connaissait Levet, qu'il l'avait rencontré plusieurs fois, qu'il l'avait vu dans un extraordinaire costume de tennis, tenant toujours à la main une raquette dont il ne se servait jamais, et que son nom s'écrivait Levet, et pas Levey. Car on ne peut débarquer ; c'est interdit / — Paraît-il — par la convention de Venise. Cela dit j'imagine qu'à cet âge elle a dû faire des ravages à Paris, et tourner toutes les têtes du Faubourg. Mais les métropolitains la laissent de glace (at that point ). Victoria meurt dans l'île de Wight. Il devient alors prince de Galles. Elle passe donc deux hivers dans l'hôtel de la rue Las Cases. Mais elle s'y sent de passage, dépaysée… un peu comme à l'étranger. Il s'agit la plupart du temps de versions résumées et trafiquées, dont les descriptions et tous les paragraphes présentant, de l'avis des éditeurs, un danger quelconque pour de jeunes lecteurs, ont été retirés. Et puis ce nom intrigue, comme cette famille disparue sans laisser de traces depuis plus d'un siècle et dont toutes les alliances, comme par hasard, sont à Maurice ou à la Réunion. Néanmoins elle est invitée à Bel-Oeil, chez les Ligne ; et, si l'on en croit du moins les Mémoires de la comtesse de Pange, Montesquiou lui-même n'écrit, toute une saison durant, que pour ses éventails. Il arrive donc un moment où il n'est plus question que d'elle.
C'est au texte antérieur que je me réfère. Les mêmes anecdotes reviennent à plusieurs reprises, mais leurs acteurs ont changé de nom, ou même de sexe. Elles interrompent un récit auquel elles ne se rattachent que de façon précaire. Les commentaires moraux sur les caractères divers sont suivis d'exemples qui les démentent. Et en effet les contradictions abondent, de même que les allusions à des épisodes qui figuraient peut-être dans l'un des manuscrits successifs mais que l'on ne retrouve pas dans l'oeuvre publiée. Une jeune femme pose une question à Mme de Farcy, l'Américaine, et se retrouve elle-même américaine quelques lignes plus bas. Elle est une des clefs de plusieurs personnages, certains de ses traits ayant été répartis ici ou là, mais elle n'est tout entière derrière aucun. Plusieurs phrases, leurs éléments à peine réagencés, surnagent de La Revue blanche jusqu'à La Prisonnière. Toujours est-il qu'elle repart aussi peu mariée qu'elle était venue, pour épouser l'année suivante un sexagénaire borné, et très porté sur les calembours à la représentant de commerce. C'est difficile à croire. C'est difficile à croire. Mais pourquoi vouloir supprimer les blancs ?



L'avenue, cependant, est toute en arcades. Du moins d'un côté. De l'autre, une longue grille la sépare du parc. Les allées vont s'éclaircissant comme le jour tombe. À la pénombre, leur couleur est celle des statues qui se détachent sur les frondaisons. Elles représentent des personnages mythologiques, par exemple, dans des attitudes typiques. L'action s'engagea ; elle me parut d'autant plus obscure que dans ce temps-là, quand je lisais, je rêvassais souvent pendant des heures entières à tout autre chose — Mars, Mercure, ou bien les vierges blanches.
Les jardins sont divisés en deux parties inégales. L'une, la plus étendue, est fermée au public, officiellement, à partir d'une certaine heure qui varie selon les saisons. L'autre non. Entre les deux s'élève une grille moins élevée que la première, et perpendiculaire à elle. Et aux lacunes que cette distraction laissait dans le récit s'ajoutait, quand c'était sa mère qui lui lisait à haute voix, qu'elle passait toutes les scènes d'amour. La partie non-close des jardins se compose surtout de deux allées en demi-cercle, symétriques par rapport à la large perspective centrale — laquelle se continue au-delà de la petite grille et se prolonge, ponctuée de jets d'eau, jusqu'à l'obélisque ; puis, indéfiniment, vers l'arc de Triomphe et vers de grands immeubles aux façades de verre dont un seul dépasse sur le ligne d'horizon, du côté de Puteaux, et que de toute façon l'on ne distingue pas la nuit.
« Aux belles soirées d'été, des centaines de garçons sillonnent ces deux arcs de cercle. Seuls, ou par petits groupes, ils se dévisagent dans les allées. Ils se parlent sur les gazons. Ou bien ils pénètrent dans les buissons, où se déroulent d'allègres copulations.
Un adolescent blond presque nu est adossé à un tronc d'arbre. Sa chemise, déboutonnée, lui a été presque arrachée. Son pantalon est sur ses chevilles. Un essain industrieux s'affaire autour de lui. Mais il aperçoit, plus loin, légèrement en retrait, un garçon un peu plus âgé, vêtu seulement d'un blue-jean et d'un vieux blouson de cuir ouvert qui montre l'espèce de palmier que dessinent, sur son ventre et son torse, les poils. Le jeune blond se réajuste hâtivement, il va vers lui, et on les voit filer tous les deux vers un coin plus obscur, où les fourrés sont plus denses.
On les voit s'éloigner tous les deux vers une partie des jardins où les fourrés sont plus denses. On les voit s'éloigner. Les fourrés sont plus denses. De temps en temps, la crainte des indicateurs, des truqueurs, des voleurs, ou d'une rafle, interrompt un instant le ballet furtif qui s'est noué. Bien décidé à nier contre toute évidence, chacun rejoint alors les allées de sable blanc, et se compose en toute hâte un visage et une attitude de promeneur dégagé, venu hûmer la fraîcheur de la nuit, parfaitement étranger à l'action, au point de ne l'avoir même pas remarquée. Des timides sont d'ailleurs restés assis sur les bancs tout au long de ces diverses scènes qu'évoque plus ou moins explicitement le récit. Ils parlent de Venise pendant l'hiver. Ils parlent de Venise pendant l'hiver. Peter Morgan parle du livre qu'il est en train d'écrire.
« — Elle marcherait, dit-il, j'insisterais surtout sur cela. »



Et justement, elle marche. Des villas blanches aux stores baissés ont dû s'aligner alors, où des professeurs exilés, dans des pièces sans caractéristiques particulières, en plein jour, guettent des étrangères aux seins durs (etc.). Des volets de bois à jalousies masquent toutes les fenêtres. La caméra est tournées vers celles-ci, et l'on ne voit guère autre chose sur l'image, à part un peu de sol entièrement recouvert de tapis turcs et une petite table basse, au premier plan. Toutes les jalousies sont plus ou moins closes ; leurs lames de bois, différemment inclinées suivant les volets, ne laissent entre elles que de minces bandes de lumière. Dans ces intervalles, on aperçoit le visage de la jeune femme, exactement semblable à ce qu'il était p. 23. Ses mots sont : provvisoria, spaesata… un po' come all' estero. Quant à lui : George peeps out of the window between the slats of the Venetian blinds and sees in the far distance the two tennis-players still at their game. Maintenant, saurait-on être plus clair ? Maintenant, saurait-on être plus clair ? Des fenêtres de sa chambre, Indiana apercevait entre deux pointes de roches, grâce à l'échancrure d'une montagne boisée dont le versant répondait à celle où l'habitation était située, les voiles blanches qui croisaient sur l'océan indien. Halifax, dis-tu ?
— J'en suis presque sûr : le port, le fort, le sort, le mort, une maison à l'écart, deux soeurs et l'aviso Ville-d'Is.
— Mais l'aviso n'a rien à voir avec Halifax ! Tu dérailles !
— J'ai pu confondre…



Il ne se souvient même pas de m'avoir lu ce récit aujourd'hui disparu, un soir, à Anacapri, sur une terrasse tournée vers le golfe de Naples. Il n'a cure de mon désir d'en savoir plus. Ou bien était-ce à Ravenne ? Il dit que les deux soeurs, la maison sur les hauteurs, peuvent venir, c'est vrai, d'une nouvelle de lui, antérieure à celle dont nous parlons, mais comment l'aurais-je connue ? Et le port de L'Aviso, oui, que j'ai pu rapprocher des fragments épars, confondre. Et que pour Halifax, vraiment il ne voit pas, et d'ailleurs quelle importance ?
Avevano sempre parlato di tante cose, allora, andando in giro per il parco : )
Le voyage de noces en bateau est un désastre. Le voyage de noces en bateau est un désastre. Il se fait tard. Il veut certes éviter toute friction. Hélas, Tom est à peine blanchi qu'on découvre son inversion. Le mot tapette est prononcé du côté des tennis. À moins que ce ne soit raquette ?
« L'agitation est due, dans une large mesure, à des éléments étrangers infiltrés. »
Au poste, à l'heure des informations, une voix familière déclare que les forces de l'ordre ont la situation parfaitement en main. Qualcosa di più intimo, disent-ils. Ma che cosa, propriamente ? Ne serait-il pas sage pour lui de de mettre au vert pendant quelque temps ? Le quartier blanc est quadrillé par les gardes mobiles. Néanmoins les communications avec le centre de la ville sont interrompues. En Angola… mais l'un de ses frères presse une autre touche du transistor, afin d'avoir de la musique. Quoi qu'il en soit, le petit-fils d'Indiana, c'est un beau coup de filet.



Deux femmes sont dans un jardin. Deux femmes sont dans un jardin. L'une est vêtue de blanc, elle a l'air d'une jeune fille, et l'autre, qui se tient un peu en arrière, doit être une suivante. Il fait nuit. « La lune, qu'évoque avec insistance une harpe, à l'orchestre », éclaire un bassin, la clairière, la ligne massive de grands chênes. La soprano se plaint d'un sombre pressentiment. Elle est agitée. Mais la caméra, non sans adresse, ne montre que de loin, sans s'attarder, la scène où se déroule l'action. De même, elle passe vite sur les étages de loges superposées, sur les visages innombrables des spectateurs en habit de soirée, sur la blancheur des femmes dans la demi-obscurité. « Tous les corps sont parfaitement immobiles, les traits du visages absolument figés, les yeux fixes. » À peine sont indiquées les limites, ici un drame violent sous l'éclairage savant des projecteurs de scène, là un public nombreux, silencieux, statufié. C'est le volume qui les sépare qui semble avoir retenu toute l'attention, la manière dont la musique, dont l'intensité va croissant, prend possession de ce vide, sous le lustre immense animé d'un mouvement presque insensible. Puis, ce sont les couloirs, déserts bien entendu. Puis ce sont les couloirs, déserts bien entendu. La représentation se poursuit. On distingue encore les voix, plus nombreuses, un peu étouffées maintenant. On distingue encore les voix, plus nombreuses, un peu étouffées maintenant. Il court sur des tapis épais, devant une rangée de portes étroites disposées en demi-cercle. Il dévale quelques marches et débouche dans le hall du théâtre. Elle est en train de le traverser en oblique, de l'autre côté, se dirigeant vers la sortie. Elle est en train de le traverser en oblique. Il ne peut que l'apercevoir de loin, au bras d'un inconnu, trop tard. Elle a atteint les portes de verre, entre lesquelles ont été disposées verticalement des photographies d'un illustre ténor, dans des rôles variés mais dans des poses toujours semblables. L'autre s'efface devant elle, et se retourne vers lui, mais ne le reconnaît pas. Il est essoufflé.
Il est essoufflé. Puis ce sont les couloirs déserts, bien entendu. La représentation se poursuit. On perçoit encore les voix, plus nombreuses, un peu amorties maintenant. Il court sur des tapis épais, devant une rangée de portes étroites disposées en demi-cercle. Il dévale quelques marches et débouche essoufflé dans le hall du théâtre. Elle est en train de le traverser en diagonale, se dirigeant vers la sortie. Il ne peut l'apercevoir que de loin, au bras d'un inconnu qu'il ne reconnaît pas. Puis ce sont des couloirs, déserts, bien entendu. Le représentation continue. La représentation continue. On distingue encore les voix, plus nombreuses maintenant, un peu voilées. Il court sur des tapis épais, profonds, où les pas sont étouffés, le long d'une rangée de portes étroites, disposées en demi-cercle. Il dévale quelques marches et débouche dans le hall du théâtre, à bout de souffle.
Ce rêve revient à plusieurs reprises. Il s'en réveille chaque fois terrassée par une étrange fatigue. Il se lève alors, arrête le ventilateur poisseux. marche jusqu'à le fenêtre et sort sur son balcon, dans l'espoir vain d'un peu de fraîcheur.
Les allées, écrit Peter Morgan, sont encore dans l'obscurité. Les petits caractères noirs se succèdent, serrés, égaux, étonnament réguliers. On croirait que chaque ligne a le même nombre de signes, chaque page le même nombre de lignes. Et les paragraphes s'ajoutent aux paragraphes, indifférents. Mais elle lâche le livre, qui tombe ouvert sur le dallage. Je suis trop âgée pour lire des romans, pense-t-elle.



Elle s'approche de la fenêtre. Le canal est d'un blanc verdâtre. Je suis adossé au parapet du pont de l'Académie, le matin de Pâques, le visage tourné vers la Salute, une main au-dessus des yeux à cause du soleil. Ce palais a été le théâtre d'un crime. Ce palais a été le théâtre d'un crime. Elle oblique à travers une suite de pièces. D'une petite loggia couverte, en arcade, à l'arrière, elle peut voir sous la pluie, au fond d'un jardin étroit, un banc où jadis elle allait s'asseoir. Vers le tournant du siècle, un écrivain français passait ici l'hiver. Derrière une façade blanche, basse, tronquée, est abritée la collection de tableaux réunie par une riche américaine exilée. Le miroitement de la lumière sur la surface de l'eau, agitée par les nombreuses embarcations qui se croisent à toutes les allures concevables, m'éblouit au point de presque m'aveugler. Sa femme est la fille d'un poète venue des îles. Sa femme est la fille d'un poète venu des îles. Voulez-vous que je vous prête un moment mes lunettes, le temps que… ?
Une de ses soeurs a épousé Pierre Louys. Le cavalier bandé de Marini domine alors les trois marches de marbre blanc où viennent battre, selon des rythmes irréguliers, d'infimes vaguelettes. Elle publie sous un nom d'homme des récits créoles, des histoires de la Louisiane et du delta, assez comparables à ces romans qu'il trouvait jadis, dit-il, à la librairie anglaise de l'avenue de l'Opéra, dans les jolis petits volumes rouge et or de l'édition d'Indianapolis. Sur un bateau à roue qui remonte le fleuve, Beauregard perd au jeu tout l'argent de sa famille. Des vérandahs à colonne partent des perrons. À Paris, lui passe souvent devant leur maison, que signale une plaque : un immeuble de rapport, rebondi, avec des balcons à balustres, qu'il est bien difficile de rapprocher de ce qu'on imagine de leur vie ici, et plus encore de la matière de leurs livres — surtout de ses oeuvres à elle, toujours si romanesques. Rouge, impair, et manque. Mais le regard qui, venant du fond de la chambre, passe par-dessus la balustrade, ne touche terre que beaucoup plus loin, sur le flanc opposé de la petite vallée, parmi les bananiers de la plantation. On n'aperçoit pas le sol entre leurs panaches touffus de larges feuilles vertes. Cependant, comme la mise en culture de ce secteur est assez récente, on y suit distinctement encore l'entrecroisement régulier des lignes de plants. Il en va de même dans presque toute la partie visible de la concession, car les parcelles les plus anciennes — où le désordre a maintenant pris le dessus — sont situées plus en amont, sur ce versant-ci de la vallée, c'est-à-dire de l'autre côté de la maison.
« Je vous fais observer, ma chère Indiana, lui dit-il, qu'il est nécessaire d'apporter un très grand sang-froid au succès de notre entreprise.
Le dialogue, entre eux, est rapide, un peu distant, réduit à l'essentiel. Sir Ralph (dit « l'Américain » ) ne se départit pas d'un demi-sourire presque méprisant, ironique en tout cas, tandis qu'il s'incline avec raideur devant la jeune femme — on dirait par dérision — et qu'il lui donne de brèves indications sur ce qu'il attend d'elle. La saison d'opéra s'ouvre ce soir, à la Fenice.



Une des scènes les plus dramatiques du livre est bien entendu celle où Serge, le garçon de ferme, est aux prises dans la cour avec le régisseur et sa femme. C'est pendant cet été solitaire que le narrateur passe à la campagne, tandis que s'élaborent, et se contredisent, des versions provisoires du récit qui nous occupe. Des éclats de voix retentissent aux portes des écuries. Lui observe d'une fenêtre. Les coins d'ombre sont froids dans cette maion fermée depuis des mois. Il se tient immobile, la tête un peu penchée. Il est question d'une carabine, d'un poste à transistor, de promesses non tenues, de reconnaissance due, d'efforts déçus (ou d'espoirs ?). En Angola, les villas des blancs sont gardées par le contingent. Certainement, pour ce qu'il leur est bon, ils pourraient aussi bien le renvoyer là d'où ils l'ont tiré, à l'Assistance. Et tout à l'avenant. Et tout à l'avenant.
Le demeuré, hagard, mort de peur, les regarde l'un après l'autre, une fourche dans ses grosses mains rouges. Le mouvement a été préparé de longue date par les services secrets du Caire. C'est du moins l'avis de la plupart des commentateurs. Pourquoi n'en perce-t-il pas cette dinde et ce porc acariâtres, qui débitent tout ce qu'ils ont fait pour lui, et combien il en est indigne, quelle déception il représente pour eux, ça si ils avaient su, croyez-moi que, ah si c'était à refaire, alors y a pas d'risque, on n'est quand même pas si cons, etc.
Elle se retourne et m'aperçoit. Elle se retourne et m'aperçoit. Elle se rtourne et m'aperçoit. C'est semble-t-il le même jour que j'irai à Hernevé et la verrai, elle, pour la première fois depuis Pondichéry (ces quelques jours à Pondichéry). « Sur les conseils de ces parvenus » (rayé). Un camp de harkis indigents a été établi dans les environs depuis deux ou trois ans. Sa tante, dont c'est une des oeuvres principales, leur rend visite un jour sur deux. Leurs noms sont les mêmes. Z'en ont bien, des chevaux, pi des beaux, ça j'sais. Qu'mon père il était quoi, intendant vous diriez, du temps d'm'sieur l'comte j'vous parle, c'est pas d'aujourd'hui. Et j'les aimais les chevaux, moi — même que tenez m'sieur l'comte i'm'disait toujours : Marie, Marie, i'z'hénissent rien qu'en t'voyant.
Grand âge, nous voici.
Ou bien :
Époux de la terre, ma présence.
Sous ces événements si journaliers, ces choses si communes, ces mots si courants, je sentais comme une intonation, une accentuation étrange. L'action s'engagea. L'action s'engagea. C'est pas la vieille dame, là, l'Indienne, c'est sûr, maintenant elle est trop assagie, quoiqu'vous l'auriez vue, et en amazone encore, y a pas si longtemps. Elle me paraît d'autant plus obscure que je rêvasse souvent pendant des pages entières à tout autre chose. Mais madame Blanche c't'un garçon manqué, a vous en prêterait bien un, d'cheval, c'est vos cousins, après tout. Et d'ailleurs elle a raison. Et d'ailleurs elle a raison. C'est le début de la saison. De vagues nuées légères, transparentes, aux contours changeants, arrivent vers nous de la Souterraine ou du Blanc, des limites occidentales du département, du côté de l'Indre ou des deux Vienne. Elles nous dépassent en désordre et vont s'aligner en est, sur les contreforts arrondis du massif Central.
Blanche est coiffée à la compagnon de Jeanne d'Arc. C'est une femme déjà âgée, un peu forte, strictement vêtue, sévère, grisonnante, presque virile. Elle a les jambes arquées et une cravache entre les mains. Il est allongé sur le ventre, totalement nu. Philippe est-il comme on l'a dit le fils d'un soldat d'occupation depuis longtemps reparti dans sa Hesse natale ? Ou d'un jardinier serbe ? Ou au contraire d'un partisan, d'un résistant auquel sa mère a fait passer la ligne de démarcation, un journaliste marié, qui par la suite n'a jamais voulu divorcer pour l'épouser ? Il y a là des histoire embrouillées. Il y a là des histoires embrouillées. Il est depuis longtemps correspondant du Monde dans des villes étrangères, orientales peut-être, je ne me souviens plus. Ensuite les versions divergent. Non, à Casablanca, je crois.
Le château n'est qu'une énorme carrée, flanquée aux angles de quatre autres, rondes, plus petites. Il n'est percé vers le haut que de longues archières et n'a de véritables ouvertures, classiques, tardivement percées dans sa masse, qu'à l'étage principal. Ce sont des porte-fenêtres très élevées, à petits carreaux. Elles s'ouvrent toutes sur un large balcon qui fait le tour de la maison sur trois côtés en épousant ses formes symétriques. On y a disposé une petite table et quatre fauteuils de fabrication locale, dont deux sont côte à côte contre le mur, les deux autres ayant été placés légèrement de biais, orientés obliquement vers le jardin et la vallée. Ou bien à Accra : elle ne sait pas pourquoi cela lui dit quelque chose. Il fait ensuite une allusion, peu claire pour celui qui n'a même pas feuilleté le livre, à la conduite du mari. Un double escalier en demi-cercle descend du balcon sur le jardin, assez petit, qui occupe une terrasse au-dessus de la vallée.
« On peut mettre de la glace, si vous voulez. »
Et sans attendre une réponse elle appelle le boy. Oh oui il y a bien au moins… Les allées sont droites et régulières. Les allées sont droites et régulières. À l'intersection des deux principales se trouve un bassin avec un jet d'eau. Le méticuleux passage d'un fin râteau sur le sable y a laissé la trace de longues lignes parallèles et même, parfois, de fins quadrillages. À travers la balustrade blanche qui marque l'extrémité de la terrasse, on peut observer le chatoyant damier des diverses cultures, sur le versant opposé de la vallée, et plusieurs villages, Beaufort peut-être, Hautbois ou bien Belcroix. Mais il faut traverser complètement le jardin, et marcher jusqu'à la balustrade, pour apercevoir la rivière, une centaine de mètres plus bas, et la route et la voie de chemin de fer qui la suivent de part et d'autre, selon un tracé plus simple cependant, sans répéter chacun de ses méandres. Nos habitations sont éparses dans une espèce de grand parc, au bord de la ville undigène. Justement la femme en vert, jeune encore, sans chapeau, est assise en équilibre sur la balustrade. Elle tient de la main droite une ombrelle blanche, dont elle doit se servir pour se maintenir dans cette position précaire, étonnante pour l'époque en tout cas et même, de l'avis de sa belle-soeur, vaguement indécente. Elle tient de la main droite une ombrelle blanche.
« Jamais ils n'ont émis au sujet du roman le moindre jugement de valeur, parlant au contraire des lieux, des événements, des personnages comme s'il se fût agi de choses réelles : un endroit dont ils se souviendraient (…), des gens qu'ils auraient connus, ou dont on leur aurait raconté l'histoire. La tête tournée très sensiblement vers la gauche, elle regarde au loin et, bien qu'elle ne tourne pas le dos à l'homme qui a pris la photographie, et qui doit-être Paul, suppose-t-il, ses yeux considèrent un espace absolument opposé à celui où il se tient, et qui semble l'ignorer. Ses yeux considèrent un espace absolument opposé à celui où il se tient. Ses yeux considèrent un espace.
Lui ne peut voir son visage qu'à profil perdu.
Une main inconnue a écrit, au revers, Jours de 1912.
Trois jeunes filles étaient assises à côté de l'arc immense de leurs bicyclettes posées dans l'herbe.
L'avenue, en s'élevant, fait plusieurs tours sur elle-même. Elle arrive enfin à une grille très ouvragée que surmonte un blason, mi-partie d'argent et de sinople. On a à travers elle une bonne vue de la cour, des écuries et du château à proprement parler. Celui-ci n'est qu'une grosse tour carréee, flanquée aux angles de quatre autres, rondes, plus petites. Je suis accoudé au parapet du pont, le regard sur les infimes vaguelettes, d'un blanc verdâtre, que suscitent les embarcations diverses qui passent dans les deux sens. Les discussions entre eux se sont toujours gardées de mettre en cause la vraisemblance, la cohérence, ni aucune qualité du récit. Un donjon, en somme, dont les aménagements ultérieurs ont respecté la forme. L'histoire du cheval est arrangée. L'histoire du cheval est arrangée. En repartant pour l'Inde, ma mère passe tous les ans quelques semaines à Venise chez une amie, dit Marthe en me raccompagnant.
(Le séjour dans les montagnes du Népal, ensuite, est resté inexpliqué.)
(Ah, le belvédère du Jardin des Plantes, et si tu comprenais ma rêverie !)



— On dit aussi que vous êtes vénitienne. C'est vrai ? Mais on dit aussi que c'est faux… au Cercle. Et trois lignes plus bas :
Anna-Maria, un sourire dans les yeux, ne serait-elle pas allée peindre des aquarelles sur un quai de la Guidecca ?
— C'est-à-dire, c'est un peu simple de croire que l'on vient de Venise seulement, on peut venir d'autres endroits qu'on a traversés en cours de route, il me semble (sur la page opposée, à la même hauteur). E allora ? La realta è che il tennis — sentenzio, con straordinaria enfusi — oltre che uno sport, è anche un'arte, e come tutte le arti esige un particolare talento. Cet opéra, assure le guide, est le plus vaste et le plus richement décoré du monde. Une fois de plus —, je m'avance, une fois de plus, le long de ces couloirs, à travers ces salons, ces galeries, dans cette construction baroque, où ces couloirs interminables succèdent aux couloirs, — silencieux, déserts, surchargés d'un décor sombre et froid de boiseries, de stuc, de panneaux moulurés, marbres, glaces, tableaux, colonnes, lourdes tentures, — encadrements sculptés des portes, enfilades de portes, de galeries, — de couloirs transversaux, qui débouchent à leur tour sur des salons déserts, des salons surchargés d'une ornementation compliquée qui court sur le plafond avec ses rameaux et ses guirlandes, comme des feuillages anciens, comme si le sol était encore de sable ou de graviers…
À l'intersection des deux allées principales a été creusé un bassin, avec un jet d'eau. Les quelques lignes extraites du texte ont été tronquées, raccourcies, mélangées. Sur les malles gravées de larges initiales repose la cage en or d'un perroquet. L'image offerte par l'encyclopédie montre la façade à colonnes et l'immense place qui la précède, dont le dallage figure, semble-t-il, d'amples vagues colorées. Le tiret représente un léger arrêt de la voix, plus important que le sens ne l'indique. Il fut terminé quand les cours étaient à leur niveau le plus élevé, quelues mois à peine avant que leur essor s'interrompe et qu'ils tombent d'un seul coup, irréversiblement.
L'embarquement s'opère donc en un grand déploiement de suivantes, de voilettes et de manchons, de caprices, d'admirateurs et de photographes. Ils t'ont fait venir. Ils ne veulent que toi, la plus illustre, la plus chère. Tu as remonté le fleuve, vêtue de blanc, allongée dans un transat, ou bien debout près de la rambarde, les yeux sur les rives, les bords impénétrables, l'enchevêtrement des troncs, des branches et des lianes. Comme toujours, sur tous les navires, tu prends tes repas à la table du commandant, avec quelques autres voyageurs de marque.



Le rideau n'est pas encore levé. Le rideau n'est pas encore levé. Mais ils disent de toi :
« Elle est en perpétuelle représentation ».
Tu es dans ta loge. Jamais tu n'en as eu d'aussi riche. Un inconnu erre de salle en salle — tour à tour pleines d'une foule guindée, ou désertes —, franchit des portes, se heurte à des miroirs, longe d'interminables corridors. Pourtant, je suis la plus grande chanteuse de mon temps. Son oreille enregistre au hasard des lambeaux de phrases, ici ou là. Les rangées du parterre sont encore à moitié vides. Une sonnerie se fait entendre par intermittence. Dans la fosse d'orchestre, les musiciens accordent leurs instruments. Elle est dans sa loge. Elle est dans sa loge. Chante, chante pour ce jardin public de Para, pour ce kiosque oriental sur pilotis, au bord de l'étang, pour ces allées entre les palmes qu'on devine, sur la photographie. À ta demande, ils t'ont laissée seule un instant. Une ombrelle à la main, tu marches jusqu'à la précaire construction. La seconde partie est égale à un tiers de la première. Tu gravis les quelques marches. Indolente, tu t'assieds. Il te plaît d'observer les motifs compliqués de la décoration, leurs récurrences trompeuses. La troisième partie ne représente qu'un tiers de la seconde. « … qu'ils sachent le grand théâtre de Perth, le parc sur la Swan River, l'automne en Nouvelles-Galles du Sud, Brazza retiré à Dakar, les terrasses du lac de Garde, la bicyclette contre le grillage des tennis. Tout essai d'envol lyrique est à terme circonscrit. Marcel, y va pas ! Son oeil passe d'un visage sans nom à un autre visage sans nom. Mais il revient sans cesse à celui d'une jeune femme, belle prisonnière peut-être encore vivante de cette cage d''or. » Et l'on ne s'étonnera pas de la présence indéfectible, sous la fenêtre du salon attenant à la loge, d'un Indien à demi nu, immobile, au regard fixe.
Elle se lève. Elle va jusqu'à son balcon. Elle chante encore. C'est une nouvelle assez courte, dont de nombreuses lignes, un peu modifiées, sont empruntées à des écrits antérieurs de l'auteur ou bien se retrouvent dans la suite de son oeuvre. Pour la balustrade où il est accoudé, pour le fleuve noir à ses pieds, et pour ce peuple de racines déchaînées qui enserrent son rêve. » Il est relativement aisé de s'y référer. L'Opéra de Manaos a été publié, en français, dans la revue de langues romanes de l'université d'Indiana. La photographie demanderait plus d'efforts. Dans la bibliothèque vide, il faudrait s'avancer soi-même entre les rayonnages, marcher, renoncer à des directions qui s'ouvrent interminablement de part et d'autre, s'aventurer au hasard, fermer les yeux, laisser aller la main sur les pans de livres, sur le plat des reliures. Mieux vaut donc s'en remettre aux petits caractères noirs qui se succèdent, serrés, égaux, étonnamment réguliers ; aux paragraphes qui s'ajoutent, indifférents, aux paragraphes.
Le hasard ici n'a que faire. Ils sont bien d'accord là-dessus. Ils sont bien d'accord là-dessus. They are passing the tennis courts at this moment. Only one court is occupied, by two young men playing singles. The sun has come out with sudden fierce heat through the smog-haze, and the two are stripped nearly naked. Ah ! si tu comprenais mon amour, Indiana !…
Ils sont donc partis. « Mais à peine arrivés là-bas, ils se lient avec Aurobindo, attirés l'un et l'autre, sans réserve et sans retour, par son personnage contradictoire, mais révéré. » Et le récit hésite, décrit un champ encore mal circonscrit, où la fiction se mêle à la réalité, sans prévenir, et les citations au texte original. Elle divorce pour l'épouser. Mais il passe toute sa vie à leurs côtés. Et s'il meurt à Pondichéry, quelques années avant elle, ce n'est pas sans qu'ait eu lieu ce séjour avec l'enfant dans les montagnes du Népal. La masse blanche de l'Everest se distingue au loin, dépassant à peine le bord du plateau d'herbes rares où il est étendu sur le ventre, entièrement nu. Il a un livre entre les mains. Il a un livre entre les mains.
Ce passage, par la suite, revient à plusieurs reprises. Aussi fait-on construire pour elle, au fond du parc, un pavillon où elle va s'asseoir, ou plutôt s'allonger dans un transat. De longues après-midi durant, elle lit des poètes du tournant du siècle ou bien se plonge dans des romans aujourd'hui oubliés, histoires d'amour sur des terrasses de palace, intrigues dans des ports, relations de voyage, exotisme de pacotille. Les serviteurs, en jaquette, un peu à l'écart, prétendent être attentif mais sont en fait très distraits. Ils ne connaissent les personnages que par quelques traits, d'ailleurs souvent déformés, qu'ils se récitent les uns aux autres pour avoir l'air au courant. Puis, dans une rue de Bâle, aux confins de la ville, je lui fais remarquer qu'on se dirait à Vienne. Elle me regarderait. Elle me regarderait. Jeune fille, de Trieste, où mon père avait une affaire de transit, j'allais à Vienne une fois par an, avec une gouvernante qui pour courir à je ne sais quelles romances, m'abandonnait dans les musées. C'est là que j'ai commencé à aimer les tableaux. Nous partageons un long repas, chez Point, au cours duquel elle mange peu. Elle parle plusieurs langues et les confond un peu. Et le soir, à Orange, dans un hôtel retiré des confins de la ville, près de l'arc, dont les fenêtres ouvrent sur un jardin de curé, elle me viole, pour ainsi dire, moi qui l'avais cru vierge, ou peu s'en fallait.
Le conservateur l'a dit, de pourrais-je garder qu'une seule toile, celle-ci. Le même thème lui inspire, tout au long de sa carrière, diverses compositions plus ou moins achevées, dont Fenêtre ouverte à Nice (1919). Virginia est sur les rives du Main pour le festival. Jours de 1909. Le livret est emprunté au cycle gallois. Le livret est emprunté au cycle gallois. Les noms ne sont pas exactement les mêmes.
Le lendemain, dans la cité des Papes, ils visitent l'église où Pétrarque, un lundi de la Passion, aperçoit pour la première fois Laure de Sade (ou de Saxe). Et puis, toujours à bord de la petite Porsche verte, à travers les Maures ils rejoignent Nice, d'où elle s'envole pour son pays. This is the Texaco Opera Network. Après tout c'est son neveu. Les amants séparés sont réunis dans la mort. Il fut tué en tentant, lors d'un troisième voyage, d'explorer le Rio de Oro. Ceci est l'article voisin, dans la colonne du milieu. L'année où Le Parc remporte la biennale, à Venise, mon mari me propose, pour me consoler, d'y passer quelques jours. Mais après plus d'un demi-siècle, ç'aurait été trop triste.
Le film est tourné, pour la plus grande partie, en décors naturels, et l'étrange atmosphère de ces semaines glacées a été racontée, paraît-il, ailleurs. C'est du moins ce qu'on peut lire dans la préface, page 11. Lacan y délivre son illustre communication sur le stade du miroir. L'orthographe même est l'objet d'une contagion par l'anglais. Pourtant, le Belvédère, ces deux châteaux qui se regardent, de part et d'autre d'un jardin, et d'où la vue…
Rousse, elle a un fort accent allemand :
« Bon, dit, chéri, je crois qu'il serait temps. »
Mais lui n'en tiendrait pas compte. Il s'approcherait des fenêtres, lancerait en guise de flèche du Parthe une phrase que je n'entendrais pas, passerait sur la terrasse, face au Gange : Ici, toujours l'été… cet énorme été… fantastiqe saison…
Chacun aimerait qu'il s'explique. The parapet of the terrace was just the height to lean upon. Mais lui :
« Je ne puis que recommencer à vous dire : le jour de mon arrivée, j'ai vu une femme traverser le parc de l'ambassade. Elle se dirigeait vers les tennis déserts. C'était tôt. Je me promenais dans le parc et je l'ai rencontrée. Voulez-vous que je continue ?
— Cette fois, dit le directeur, vous avez dit que les tennis étaient déserts, etc. (…) Ces tennis… allez, je vous écoute :
Solitude des Thanksgivings, ah, quel beau temps ! Vous souvenez-vous de sa phrase : Une éternité de beau temps présidait à nos joies ? Les vacances ont laissé la petite ville à elle-même. Suivi du chien blanc — l'un et l'autre associés, désormais, dans l'esprit des gens —, il marche seul, en culotte de golf, le long des avenues. Ils n'ont pas changé, à des années d'écart, comme s'ils continuaient d'avoir le même âge. Won't you come and share our turkey ? Le chef d'orchestre callipyge est parti. Il donne à Philadelphie un concert pour le Bengale. Sa maison est toute en balcons et en tourelles. Des vérandahs à colonnes partent des perrons et l'entourent. Elle est ouverte et vide, n'étaient ces ventilateurs très grands qui tournent, ces fins grillages aux fenêtres à travers lesquels on verrait les jardins comme à travers la brume, le grand piano fermé.
« Sur le porte-miusique, il y a une partition également fermée, dont le titre illisible est Indiana's Song. Le cadenas de la grille est fermé à double tour, on ne peut pas pénétrer dans le jardin, s'approcher, on ne peut pas lire le titre de la partition. »
(Des jeunes filles sauvages ? Quelles jeunes filles sauvages ?)



Plus droit, c'est vrai, inaccessible, indifférent. En tel indicatif de force maintenu. Longue avenue ravagée, toute en pompes, ignorée des grands cars à air climatisé, quelle nymphette capricieuse vous a contemplés de ses lunettes en coeur ? Elle passe en revue sans mot dire le déploiement des signes, des panneaux, des néons. Il dînera donc seul. Il parque devant un grill la grosse voiture blanche, décapotable, poussiéreuse. Ses flancs sont couverts d'inscriptions et de dessins divers. Les établissement de cette chaîne offrent de grandes cartes du pays, où tous sont marqués. On aimera ces restaurants exactement semblables les uns aux autres, ou à peine différents, et qui se retrouvent de loin en loin, à travers tout un continent, insensibles aux latitudes, aux sites, aux paysages. La campagne alentour présente de beaux arbres verts, par grandes masses, des prairies, des barrières blanches fraîchement repeintes, ici ou là, au débouché de chemins creux des boîtes à lettres isolées. Il ralentit. Cependant la représentation se poursuit.
— En un sens, commence l'ambassadeur,
Mais déjà il est trop tard. La représentation se poursuit. Les mots résonnent étrangement. Ce que je voudrais dire, c'est que. Nouvelle interruption. Vous accordez trop d'importance aux éléments biographiques. Cela semble troubler la jeune femme, commente une voix feutrée à l'intention des auditeurs : elle se lève et marche jusqu'à la fenêtre. Elle se lève et marche jusqu'à la fenêtre. On voit la végétation épaisse des jardins, scandés par les balustres d'un blanc éclatant : oppure, dall'altra parte, della cima della Mura degli Angeli imminente al parco, penetrare con lo sguardo attraverso l'intrico selvoso dei tronchi, dei rami, e del fogliame sottostante, fino a intavedere le strano, aguzzo profilo della dimora padronale, con dietro, molto piu in là, al margine di una radura…
La vérité c'est qu'il lui manque une case, voilà quoi. On dit qu'elle est restée plus de trente ans loin de l'Inde, et pendant ce temps…
Chacun y va de son petit récit. Savez-vous qu'elle était à Palerme, à l'hôtel des Palmes, le jour où il se logea une balle dans le crâne ?
— Le connaissait-elle ?
— Probablement, elle connaissait tout le monde.
Puis il se dirige vers la maîtresse de maison, comme s'il savait exactement où elle se tient, bien qu'elle soit à ce moment-là cachée à ses regards, assise sur un canapé jaune, dans un des renfoncements à colonnes qui correspondent aux bow-windows à la chinoise de la façade ouest. Elle est justement en train de dire, l'avez-vous remarqué, les armes des Hernevet comme celle des Serrens sont d'argent et de sinople, et leurs partitions sont les mêmes ? Il ne peut la voir qu'à profil perdu : elle sourit à un inconnu, repassant des mots aimables. Une servante métisse se penche vers elle. J'aime à croire qu'elle y vit un signe, qu'elle ne l'a épousé que pour cette raison. »
Je traverse cette partie du salon pour atteindre à mon tour le canapé jaune — ou plutôt à bandes jaunes et rouges, comme je le constate de plus près. Les danseurs, cependant, sont en place pour le quadrille. Ce bal, on peut le dire dès maintenant, sera l'un des épisodes marquants de la saison. La nouvelle venue est étrangère et elle met un soin outré à effectuer les liaisons. Dehors, tout est calme. Dehors, tout est calme. Les bureaux ferment à quatre heures, à Calcutta. On marche le long de murs interminables. Il ne meurt ni à Cannes ni à Nice, mais à Menton. Les trottoirs sont larges. Les trottoirs sont larges. Son roman, L'Express de Bénarès, écrit à son retour des Indes, n'est connu que par ouï-dire. Le manuscrit est perdu. De loin en loin, un portail ajouré, ou bien l'alternance d'une grille avec la pierre, revèlent de grands parcs avec leurs massifs d'arbres, leurs parterres, leurs plates-bandes et les jeux de la lumière, entre les frondaisons. Sur la Croisette, elle voit un sauvage, c'est le mot qu'elle emploie, qui marche sur un fil, entre deux palmiers. Et un petit homme doux à l'air emprunté, sur une bicyclette, avec deux ailes gigantesques fixées dans son dos, mais actionnées par le pédalier, se prépare à s'envoler. Sa femme tente de le retenir en lui criant :
« Martial, n'y va pas ! Martial, n'y va pas ! »
Mais lui n'en tient pas compte.
Devant la façade de l'hôtel, d'un ocre pâle, ont été disposées des tables blanches, sur une longue terrasse protégée du soleil par des stores aux bandes de couleurs parallèles, et à l'armature de cuivre. On sait seulement que des personnages réels paraissent au cours du récit. À la suite d'un pari, un riche parvenu pénètre sous la tente du commandant Marchand, l'explorateur, et s'efforce de le séduire à coups de billets de banque. Garnier intervient à Hanoï pour obtenir l'ouverture du fleuve au commerce français. Il conquiert le delta en trois semaines mais il est tué par les Pavillons noirs. Et peut-être, entre les branches, au détour d'allées bien ratissées, jamais foulées, les toits, les terrasses, les tourelles couvertes de lierre de villas calmes, légèrement surélevées.
La baie des Anges, d'un cap à l'autre, étale son arc de sable. Mais à quoi bon ? Elle ne songe plus qu'au repos. « À un grand repos vaste comme ce pays, lourd comme ces premiers jours de juillet. » Et lui se souvient. Et lui se souvient. Avevano l'aria di esser passati dal tennis per caso, di ritorno da une lunga passegiata nel parco. Une femme entre deux âges, maintenant.



Je, un après-midi d'été, du centre de la ville vers une plage éloignée. Queens. Long Island. Il faudrait dire. Mais le quadrillage du papier ainsi peu à peu se couvre ligne après ligne de son avance régulière où le texte s'épuise à susciter des transversales précaires. Il marche, un livre sous le bras. C'est le roman Indiana, qu'il vient de retirer du cercle culturel français. Tout un itinéraire impassible, fait de décrochages, de glissements progressifs, de diagonales, de cheminements brisés. Le voyage de noces en bateau les mène aux Caraïbes. Ils parcourent l'archipel sur un grand voilier blanc.
Jones Beach, Long Beach, Rockaway Beach. Vifs, transparents. Il traverse des rues de grand trafic, qu'il joint les unes aux autres par des artères plus calmes, plus paisibles, sereines. Les tours ont d'immenses façades de verre, scandées seulement par le jeu de fines armatures d'acier, qui dessinent d'innombrables rectangles et carrés. Les nuages et leurs mouvement s'y reflètent de façon fractionnée et incomplète, une jalousie tirée, un store vénitien, marquant ici ou là une case qui se refuse à la réflexion, à moins que ce ne soit une forme vague, un visage tourné vers le ciel.
Il se voit dans les vitrines. Il se voit dans les vitrines. Une dizaine de jambes de femmes identiques sont alignées, le pied en haut, la cuisse sectionnée à l'aine, le genou légèrement fléchi, à ses côtés sur le trottoir. Un autobus vert passe au fond d'une librairie dont ses glaces, pourtant, montrent la devanture, agitées de vagues colorées. Un vieil homme à lunettes, qu'il prend pour le libraire, l'observe par-dessus l'étalage. Mais leurs coudes se touchent. Mais leurs coudes se touchent.
Le reflet et la transparence superposent les images, les confondent. Il lit avec soin les plaques de cuivre apposés l'une contre l'autre aux portes des grands immeubles d'affaires, les enseignes des magasins, les inscriptions des théâtres et des cinémas. Time Square. On donne un film sur l'extermination des Indiens. Les noms des acteurs s'étalent aux marquises en traits inégaux, variant selon leur importance et leur renom. Certaines lettres manquent, soit parce qu'elle sont tombées, soit que le néon ne fonctionne pas. Il s'ensuit des mots étranges, différents, des combinaisons inattendues. C'est quelquefois un passage entier qui a été retranché. Les personnages évoqués dans cette histoire ont été délogés du livre intitulé Le Vice-Consul et projetés dans de nouvelles régions narratives. Mais les mêmes se retrouvent à plusieurs reprises. Mais les mêmes se retrouvent à plusieurs reprises. Il n'est donc plus possible de les faire revenir au livre et de lire, avec India Song, une adaptation cinématographique ou théâtrale de ce qui serait une version antérieure. Marnie est une voleuse. Chaque fois qu'elle part avec la caisse elle change d'identité. Il y a un homme debout devant une des fenêtres, ne montrant son visage qu'à profil perdu. Il se tient immobile, la tête un peu penchée, regardant par les interstices des jalousies ; de ce qu'il voit ainsi, le spectateur ne devine rien.
Même si un épisode de ce livre est ici repris dans sa quasi-totalité, écrit-elle, son enchaînement au nouveau récit en change la lecture, la vision. De hautes maisons ne servent plus, on dirait, qu'à supporter des lettres gigantesques, de toutes les formes, de toutes les couleurs. Il fait nuit. Sur un panneau lumineux, des caractères faits de petits points blancs se succèdent, serrés, égaux, étonnament réguliers, débitant les nouvelles de tous les coins du monde. Mariage à la cour d'Angleterre. Coup d'État au Portugal. Le début des phrases a disparu quand s'allume leur fin. Le début des phrases a disparu quand s'allume leur fin.
Ainsi, on ne peut pas, par exemple, aller en automobile de Calcutta à l'embouchure du Gange en une après-midi, ni au Népal. C'est un grand discours déchaîné, ininterrompu, sans suite. Massacre des blancs. Le nouveau roi, pour la première fois depuis son avènement, remet le prix à P. White, auteur d'Eden-Ville. L'entrée du métro est constituée par un étroit escalier ne permettant pas à plus de deux personnes de descendre de front et qui s'ouvre sur le trottoir, parallèlement au sens de la rue. Une simple balustrade de métal aux barreaux peints d'un vert olive la protège sur trois de ses côtés. Les marches de ciment gris, mal balayées, s'enfoncent entre deux parois de briques vernissées.
Sur le côté étroit de la balustrade est fixé un panneau métallique où on lit simplement en majuscules blanches sur un fond de la même couleur olive l'inscription UPTOWN. Les voyageurs avertis du parcours passent sans détourner la tête. Lui considère longuement la carte affichée avant de s'aventurer au-delà du tourniquet. Il observe les directions, les arrêts, les correspondances. D'étroits rubans indiquent sur le plan les trajets des différentes lignes, parsemées à intervalles à peu près réguliers de pastilles blanches. L'ensemble du système dessine des parallèles, parfois légèrement infléchies, qui dans la partie sud de la ville se ramifient et s'entrelacent en courbes et en boucles compliquées. Dans le coin inférieur gauche du plan est ménagé un rectangle où figurent les principales indications. Rubans rouges : INDLINES. Ils en sautent quelques-unes, jusqu'à FREE TRANSFER. Puis il introduit dans la fente un jeton percé d'un Y. Puis il introduit dans la fente un jeton percé d'un Y. Dans le coin opposé on et il faut tourner la page.
Deux métros, un autobus successivement l'emportent. Il feuillette distraitement un catalogue des oeuvres de Johns. Puis il marche encore vers la mer. Le soleil est dans toute sa force. Targets (en particulier Green Target ). Maps. Tennyson. By the Sea. Out the Window I andII. Shade. Highway. Passage, etc. Des voies qui ouvrent vers le large ont du sable sur les trottoirs. Des gens y marchent les pieds nus, avec circonspection, des sandales à la main. De grosses voitures poussiéreuses y sont garées.
On voit une grande maison blanche, un peu isolée, au bord d'une sorte de pinède. Le porche est surmonté d'un balcon entouré d'un parapet blanc. Deux fenêtres coulissantes ouvrent sur le balcon. Un homme grisonnant est assis dans un fauteuil. N'apparaît que le haut de son corps. Il a un journal entre les mains, mais ses yeux ne sont pas sur lui. Il surveille une très jeune femme assise en équilibre sur la balustrade. Elle porte un maillot de bain à deux pièces, noir. Sa fesse, sa cuisse et sa main gauche sont posées sur la tablette. Sa main droite est sur son genou gauche. Que du moins les positions soient exactes. Que du moins les positions soient exactes. On ne voit pas sa jambe droite, dont elle doit se servir pour se maintenir dans cette attitude relativement inconfortable. Ses cheveux, longs et très abondants, tombent de part et d'autre sur ses épaules. On devine des seins lourds et fermes, étonnamment volumineux pour son âge. La tête tournée très sensiblement vers la gauche, elle regarde au loin, de sorte que, si elle ne tourne pas le dos à l'homme, ses yeux considèrent un espace absolument opposé à celui où il se trouve, et elle semble l'ignorer. Lui ne peut voir son visage qu'à profil perdu.
La plage est un peu grise, la mer est un peu grise. Des vagues modestes sont auréolées d'une petite crête blanchâtre. Il y a du monde, des jeux, des cris. Beaucoup de Noirs, de Porto-Ricains, d'Italiens, d'Irlandais, tous ceux qui ne quittent pas la ville l'été, malgré la canicule. Des jeunes gens ont organisé une partie de volley-ball. Leurs pieds, en s'incrustant dans le sable mouillé où les vaguelettes ont déposé, en courbes arrondies, transformées, recoupées, des algues, des fragments de papier argenté (… etc.), y impriment des empreintes profondes que la mer efface aussitôt.
Depuis des années, dans tous les magazines en vente dans les kiosques des gares, la même fille aux anges tient au bout de ses bras tendus vers le ciel le même ballon vert ponctué de voiliers blancs. Publicité pour une marque de crème bronzante, ou bien pour une station de repos ou de vacances. En effet, Mount Airy Lodge. Elle regarde devant elle, au loin, vers le large, vers la ligne d'horizon. Puis elle rabaisse le visage sur la lettre qu'elle est en train d'écrire et qu'elle s'apprête à terminer. La feuille, devant elle, est maintenant à moitié pleine de son écriture fine, serrée, étonnamment régulière (p. 101, p. 103). Mais la plume est demeurée suspendue à quelques centimètres au-dessus du papier (p. 121).
On le voit marcher sur des planches mal équarries, s'arrêter, insérer un quarter dans une machine automatique, qui lui délivre aussitôt un cône de carton inversé où coule ensuite un liquide verdâtre. Puis il se dirige vers une sorte de vaste hangar à l'armature de fer. Puis il se dirige vers une sorte de vaste hangar à l'armature de fer. À l'entrée est apposé un écriteau annonçant que l'accès est réservé aux détenteurs d'une clef et que quiconque passerait outre à cet avertissement serait passible de poursuites.
Mais cela ne l'arrête pas. Il entre. L'intérieur paraît d'une taille considérable. Des centaines d'hommes y sont nus. Au fond, vers la gauche, sont des cabines particulières ; vers la droite, des toilettes. Il s'y rend d'abord. Une rangée de cabinets sans porte regarde une rangée d'urinoirs ; les uns et les autres sont occupés et d'autres usagers, en file, attendent leur tour. Deux ou trois jeunes garçons, alignés, les reins ceints d'une serviette de bain, se branlent. L'un d'entre eux, à l'air féroce, est si musclé que se distingue, sur son abdomen, un quadrillage presque parfait. Des hommes manoeuvrent pour être auprès des adolescents les plus beaux et leur caresser les fesses. D'autres, assis en face, s'excitent du poignet en contemplant le spectacle. Certains, enfin, plus réservés, ou timorés, se lavent interminablement les mains et regardent ce qui se passe derrière eux dans les glaces. Le passage d'un gardien en rage vide la pièce, qui se remplit de nouveau aussitôt après son départ.



L'immense étendue qui occupe tout le milieu du hangar est divisée en de longs couloirs parallèles par un grand nombre de légères cloisons parallèles, interrompues à de courts intervalles par un nombre égal de larges ouvertures, qui définissent autant de passages perpendiculaires aux premiers. « Il suffirait d'un rien, d'un infime déplacement de détail, pour que tout l'ensemble soit remis en cause, se transformant, s'améliorant sans cesse, sous l'action d'incessantes, retouches, sous l'effet d'infinis tâtonnements. » De n'importe où, grâce aux jeux des transversales et des diagonales, les perspectives sont innombrables. Les perspectives sont innombrables. Les perspectives sont innombrables. N'importe quel point peut s'observer d'une infinité d'autres. Il y a des coups de théâtre, des renversements. Et l'on se dit : quelle illusion !
Il entre, il avance, il marche, il passe d'un couloir à l'autre, d'une perspective à la suivante. Il faudrait décrire ici le cheminement brisé auquel il se livre. Le leader de la subversion a l'air d'un vieil acteur. Antonio prétend qu'il ressemble à son père. Elle s'abstient de tout commentaire. Elle s'abstient de tout commentaire. Au loins des corps désirables, qu'il ne sait rejoindre : un instant entr'aperçus, disparus. Son regard interrompt, ou non, d'allègres copulations.
Deux garçons le suivent, le dépassent, inventent autour de lui, d'un passage l'autre, les entrechats d'un ballet de plus en plus compliqué, précis, savant. Ils se rapprochent. Ils le touchent. Ils le caressent. Ils ont les mains sur son dos, ses pectoraux, son ventre, ses hanches. Incapables de surveiller, de tous les côtés à la fois, chacun des arcanes du lieu, il craint un peu l'intervention des gardiens. Pourtant il se laisse faire.
Les deux frères passent leur langue le long de son sexe, s'embrassent sur son gland qu'ils s'offrent l'un à l'autre, se passent et se repassent. L'un deux prend toute sa verge dans la bouche, jusqu'à la gorge, puis lui imprime un mouvement d'avance et de recul, en serrant du pouce et de l'index la base du pénis. L'autre lui lèche les cuisses, puis les couilles, qu'il s'efforce de prendre toutes les deux dans la bouche en même temps. Ensuite, il enfonce sa langue entre les fesses, qu'il écarte des deux mains. Tendu, il jouit trop vite. Les deux jumeaux alors s'embrassent passionément, de la langue échangeant son sperme, se pressant l'un contre l'autre. Leurs semences s'étalent en même temps aux poils blonds de leur ventre plat. Puis ils s'éloignent. Puis ils s'éloignent. Lui est déjà sorti sur la plage.
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Modifié par Julien Fleury 16/07/2012 23:57:09