Photo © Renaud Camus
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Paru dans Le Magazine des livres
Date Mai 2010
Titre Renaud Camus : Promeneur littéraire
Auteur Joseph Vebret
Propos recueillis par  Joseph Vebret
Ceux qui se sont fait prendre dans les rets de Renaud Camus, notamment son Journal qu’il publie d’année en année depuis 1986, savent qu’ils n’en sortiront pas indemnes, ce qui est le propre de la littérature. L’homme s’est retiré voici longtemps en terre gersoise. Entre deux voyages, il nourrit inlassablement une œuvre luxuriante et composite qui jette des ponts entre les livres et le monde, entre la vie et la littérature — deux univers qui chez Renaud Camus ne font qu’un.
D’où vous est venue l’envie d’écrire ?
Oh, elle a toujours été là. Mais plus qu’une envie d’écrire à proprement parler, ou avant que de l’être, je crois bien, c’est une envie beaucoup moins noble, une envie de caractère social, j’en ai peur, l’envie d’être écrivain. Assez étrangement, dans ma famille, qui pourtant n’était pas vraiment intellectuelle — assez cultivée, mais paresseusement, et pas du tout intellectuelle —, aucun statut n’était entouré de pareil prestige que celui d’écrivain. Je pense qu’il faut voir là un ultime reflet, déjà archaïque au temps de mon enfance, d’un état social et culturel de la bourgeoisie française, pour qui la littérature, pendant un siècle ou deux, avait été sacrée : le lieu par excellence où se fomentait la réalité du monde. On croyait encore dur comme fer à la figure du grantécrivain, si plaisamment dépeinte par Dominique Noguez et qui allait s’effacer avec la mort de Mauriac, il me semble. Sartre ou Malraux relevaient déjà d’autres mythes sociaux, et Camus, a fortiori, aussi.
Quels sont les livres qui vous ont façonnés et ceux qui vous ont entraînés vers l’écriture ? Enfant puis adolescent, étiez-vous un grand lecteur ?
C’est seulement enfant et adolescent que j’ai été un grand, mais alors un très grand lecteur (quantitativement, s’entend : ce n’est pas un brevet de compétence exégétique !). J’ai sans doute lu plus de livres entre 8 et 18 ans qu’entre 18 et 63. J’avais la chance de disposer d’une assez bonne bibliothèque, mais qui n’avait guère évolué depuis deux ou trois générations. Jusqu’à ce que je commence à acheter mes propres livres, vers 13 ou 14 ans, je n’avais guère eu accès qu’à des ouvrages antérieurs à 1900. Des livres pour enfants, la comtesse de Ségur, Le Capitaine Corcoran, Edmond About, Paul Féval, et ce qu’on considérait alors comme des livres pour enfants, Le Capitaine Fracasse, Mark Twain, Jules Verne, et surtout Alexandre Dumas, ma grande passion d’écolier. Non, il y avait aussi quelques « contemporains », tout de même, Mauriac, qui était considéré comme un dieu vivant dans ma famille (ma grand-mère communiait en douce à ses côtés, à l’Assomption de Passy…), Maurois, si oublié aujourd’hui et dont j’adorais, plus que Climats, Les Silences du colonel Bramble et Les Discours du docteur O’Grady, Montherlant, assez tôt, les écrivains qui s’étaient révélés entre les deux guerres ; mais pas du tout Morand, ni Céline, ni Malraux, ni Proust, d’ailleurs. Gide, Proust, ne sont apparus que dans une deuxieme période, quand mes choix étaient plus personnels. Entre temps il y avait eu Barrès aussi, pour des raisons un peu accidentelles, de relations familiales (à 16 ans j’ai assisté aux fêtes du centenaire de la naissance de Barrès, à Nancy et sur la Colline inspirée — le malheureux n’était pas encore maudit, à l’époque). Mais c’est seulement plus tard, quand j’ai été étudiant, que j’ai fait les deux grandes découvertes qui me resteraient les plus intimes, avec Proust, tout de même : Virginia Woolf et, en grande partie par le truchement de Jean Ricardou, Claude Simon.
Comment êtes-vous passé de l’écriture au métier d’écrire à temps plein ?
C’était mon rêve, je n’imaginais pas vraiment autre chose, quoiqu’il ait été vaguement question d’une carrière dans la diplomatie, quand j’étais étudiant. J’ai éte un peu professeur, assez peu, aux États-Unis, dans l’Arkansas, of all places, puis à New York, un été. Et j’ai été plus longuement lecteur dans des maisons d’édition, chez Denoël, en particulier, ou j’avais pour correspondante Élisabeth Gilles, la fille d’Irène Nemirovsky. C’est Paul Otchakovsky, bien avant qu’il ne fonde les éditions P.O.L, qui m’a permis de vivre de ma plume, comme on dit. Et puis j’ai passé deux ans à Rome, à la villa Médicis, dans ce qui me semblait une relative prospérité.
Et vous souvenez-vous du moment où vous avez pris conscience que vous seriez écrivain ?
Non, je ne me souviens d’aucune période où j’aie envisagé autre chose que d’être écrivain. Ah si, tout à fait enfant je me voyais aussi en grand homme politique ! Jusqu’à présent ça n’a pas très bien marché… Et quand j’avais 7 ou 8 ans, Dieu sait pourquoi, quand on me demandait ce que je voulais faire, je répondais que je voulais faire l’École navale — j’en aurais été bien incapable… Je voulais sans doute marcher sur les traces du capitaine Nemo…
Comment vous est venu le besoin de tenir un journal ? Et l’envie de le publier ?
Je crois que j’en tenais déjà un avant d’avoir envie d’en tenir. Malheureusement (mais peut-être pas malheureusement pour les lecteurs, déjà accablés sous la masse du journal existant), j’ai jeté dans un vide-ordure new-yorkais les dix­neuf premiers cahiers, au cours d’une période d’ultra-puritanisme — puritanisme littéraire, s’entend, qui m’avait convaincu que le journal, vraiment, ce n’était pas un genre respectable (il va sans dire que cette phase d’ultra-puritanisme littéraire coïncidait avec une époque d’extrême dévergondage sexuel…).
La publication c’est autre chose, ça a été purement contingent. Quand j’ai été candidat à la Villa Médicis, on m’a demandé quelles étaient mes raisons pour vouloir aller à Rome, et si j’avais l’intention de publier quelque chose qui ait un rapport avec la Ville éternelle. Je ne voyais pas trop ; mais je me suis dit que si j’énonçais le projet de publier un journal tenu là-bas, il aurait fatalement un caractère romain, puisque c’était ce que le jury paraissait désirer. C’est ainsi qu’est né Journal romain, le premier volume de la série continue. Mais j’avais déjà publié Tricks et Journal d’un Voyage en France, qui sont déjà des journaux, mais à thème, si l’on peut dire, et relativement circonscrits dans leur sujet, surtout le premier (le deuxième, lui, est circonscrit dans le temps : deux mois exactement) ; et j’avais déjà écrit le Journal de Travers, mais sans intention de le publier, seulement pour constituer une réserve de situations et surtout de signifiants, comme on disait couramment à cette époque-là, pour la série des Travers, dans les Églogues.
On sent une fragilité en vous. J’irais même jusqu’à oser dire une certaine hypersensibilité. L’écriture est-elle une façon de vous solidifier ?
Fragilité, fragilité… qu’est-ce que vous diriez si j’étais mort, comme je devrais l’être, statistiquement ; ou si je n’avais pas survécu à l’affaire Camus ; et si je ne publiais pas quatre ou cinq livres par an ! J’ai la fragilité assez résistante, je trouve, ou résiliente, si vous préférez. Hypersensibilité, je veux bien, surtout si cette condition implique une certaine acuité du regard, et une bonne oreille. Mais il est vrai que je suis affecté par un certain sentiment du peu de réalité, pour citer Breton, au moins en ce qui concerne ma propre existence : comme si le temps passait sans moi, comme si les miroirs ne renvoyaient pas mon image, comme si la vraie vie était ailleurs, toujours ailleurs. Le journal est certainement un moyen de donner corps, ou phrase, au passage des heures, à la dilution inquiétante de l’expérience sensible.
Il y a chez vous et dans vos écrits un côté mélancolique, au sens baudelairien du terme. Mais aussi la nostalgie non pas du temps écoulé, de votre passé, mais d’un certain art de vivre en société ; la disparition du savoir-vivre semble vous mettre en rage…
Oui, sans doute, à cette nuance près, tout de même, que cette disparition du savoir-vivre qui me met en rage, comme vous dites, n’est pas tant celle qui permet de vivre en société, au sens étroit, grégaire, du terme, que celle qui permet de jouir de la solitude. La meilleure société à mon sens n’est pas celle qui organise au mieux les rapports sociaux, elle est celle qui permet le mieux aux individus d’être à chaque moment tout ce qu’ils peuvent être ; celle qui protège le mieux les personnes des empiètements permanents de la masse.
Il y a aussi la notion du temps qui passe. On a le sentiment que vous ne vous posez jamais…
Ça, c’est un des rares points sur lesquels je suis tout à fait moderne, hélas : le temps me manque tout le temps. Aussi la phrase qui m’est le plus étrangère, mais celle aussi, je dois le dire, qui déconsidère le plus radicalement une personne à mes yeux, c’est : « Enfin, ça occupera toujours un moment… » C’est pourquoi je me suis permis de définir la culture comme « la claire conscience de la préciosité du temps ». L’ennui m’est complètement incompréhensible. Il me faudrait des journées de deux cents heures, des années d’un demi-siècle. Oh, les autres peuvent beaucoup m’ennuyer, ça oui ; mais moi, si je puis dire, je ne m’ennuie jamais. C’est peut-être un manque fâcheux, si l’on songe à la place que cet état psychologique et spirituel a tenu dans la littérature, chez Pascal, chez Chateaubriand, Kierkegaard, Laforgue, tant d’autres, même chez Léopardi, sans parler de Richard Burton, de Cioran ou de Moravia. C’est comme une couleur que je ne verrais pas. Comment un Chateaubriand a-t-il pu s’ennuyer, « bâiller sa vie », c’est pour moi inimaginable. Et comment peut-on s’ennuyer quand il y a Tibulle, Nietzsche, les musées de province, la fellation, la campagne anglaise, le Dictionnary of National Biography, Brahms, Virginia Woolf, les églises romanes, Twombly (ce qui ne m’empêche pas d’être horrifié par son nouveau plafond du Louvre) ? Mystère total.
Vous avez le goût des vieilles pierres, comme si vous cherchiez la mémoire des murs, vous aimez les paysages, les châteaux aussi : est-ce la nostalgie, « feue la France » comme dirait Guy Dupré, ou le « sentiment géographique » comme dirait Michel Chaillou ?
C’est certainement les deux mais j’aimerais que ce fût très fort le sentiment géographique, ne serait-ce qu’en hommage au livre de Chaillou, que je tiens pour l’un des plus beaux qui aient été publiés en France dans le dernier demi-siècle, et qui compte parmi ceux qui me sont le plus chers. Mémoire des murs, mémoire des noms : les noms de pays, le nom. Quant aux châteaux ils sont une forme, une imposition de la forme, une exigence du geste, une non-coïncidence avec soi-même, une insoumission aux raisons et peut-être à la raison, tout simplement : à la raison économique, en tout cas.
Depuis quelques années, vous avez adopté un outil « d’écriture » supplémentaire, la photo. Une façon d’arrêter le temps ou de vous y inscrire ?
Oh, je suppose que c’est une autre manifestation du fort syndrome Kilroy was here dont je suis atteint. Je ne laisse pas de graffiti, je n’écris pas mon nom sur les arbres comme les héros de l’Arioste, je prends des photographies, j’écris sur elles le lieu, le jour et l’heure et la seconde, et je les intitule Le Jour ni l’Heure, en référence à l’Écriture mais aussi à Larbaud (Des villes et encore des villes), à Eliot (Webster était obsédé par la mort / Et voyait le crâne sous la peau), ou encore à Pirandello qui conseillait, par personnage interposé, de tout regarder avec d’autant plus d’intensité que nous sommes les yeux des morts. J’ai longtemps cru, je vous le disais, que je souffrais d’un sentiment insuffisant du réel, et que c’est de là que venait ce besoin (au demeurant typique des bâtards, sans doute) de traces, de preuves, d’attestations, de liens (sémantiques, scripturels, pas sociaux). Mais je crois plutôt à présent que c’est l’excès de réel, au contraire, son caractère incommensurable à notre intelligence ou en tout cas à la mienne, l’impossibilité de suivre tous les chemins, de lire tous les livres et d’essayer sur eux tous les points de vue, de connaître tout le connaissable, d’aimer tout l’aimable, de se soumettre tout l’offert, qui me pousse à tout noter, à tout photographier, à tout lier pour que ça ne s’échappe pas, à écrire sur tous les papiers et tous les paysages, j’ai été là, je suis déjà passé par ce carrefour, moi aussi j’ai vécu. Anch’io son pittore_ : d’ailleurs je me suis lancé dans la peinture, dernièrement…
Où se situe selon vous la frontière entre l’écriture et la littérature ?
Dans le défaut de coïncidence avec le sens. Quand Héraclite dit « Le temps est un enfant qui s’amuse, il joue au tric-trac_ », ce n’est pas le sens, qui est profond, c’est le style.
Racontez-moi les « Églogues », l’idée de départ, la genèse, le but poursuivi (mais aussi le mode d’emploi pour ceux qui ne connaissent pas encore).
Oh, mais tout le monde connaît ! Enfin bon : c’est l’histoire d’un type qui… Malheureusement il a complètement oublié pourquoi. II se souvient seulement que c’était très important. Hélas les ponts se sont effondrés, les chemins se sont effacés, l’escalier de la bibliothèque est en ruine, ou alors il n’y a plus que l’escalier, au contraire, et plus la bibliothèque. Alors il essaie par tous les moyens de se frayer un passage, d’autant que son père lui a dit, comme celui du Narrateur : « Nécessairement, c’est tout un ensemble ! », mot qui l’épouvantait, etc. (À l’ombre des jeunes filles en fleurs, I). Au cinquième volume il est encore occupé à cette recherche des passages, à la façon de La Pérouse, ou de cet autre navigateur, là, qui commandait L’Érébus et le Terreur. Néanmoins il n’a pas lu son dernier mot, et dans le sixième il va trouver un index, qui devrait lui faciliter les choses. II y a bien aussi une carte, en relief même, et avec son propre index, mais elle est à la même échelle que le monde, ce qui fait qu’elle ne sert pas à grand chose. Je recommande quelques biscuits, pour la traversée. Le mode d’emploi c’est la lettre. D’ailleurs le dernier volume paru est dédié à la lettre._
Qui sont Tony Duparc, Denis Duvert, Antoine Duparc…
Des fils de la lettre.
Comment passe-t-on du Flore et des backrooms au château de Plieux dans le Gers ?
Oh, très naturellement, sans problème majeur, sauf peut­être le sexe, justement, au début : mais j’ai toujours aspiré à vivre à la campagne. II est vrai qu’elle est peut-être un peu chaste pour mon goût, mais j’avais l’âge de me garer des voitures, et surtout des camions petits et grands, pour parler comme Marguerite Duras.
Pourquoi avoir écrit si peu de romans ?
Décidément, vous avez des goûts d’ogre ! Si peu, si peu : sept romans tout à fait officiels, plus cinq volumes d’Églogues qui portent tous l’appellation de genre roman, pour ne rien dire du petit récit El : voilà qui fait au moins douze, c’est plus que beaucoup de gens n’en écrivent en une vie…
En quoi le réel d’un écrivain, son quotidien en fait, peut-il devenir outil littéraire, matière à écrire ?
En tout. Mais ce qui est plus intéressant, il me semble, c’est en quoi la phrase, le mot, la lettre, la lettriture, la littratcheure, la lettritude, pour parler cette fois comme Ezra Pound et comme Mme Royal, peuvent devenir non seulement un mode de vie mais une vie, la vie même, mieux structurée, plus tangible, plus vraie, mieux chargée de matière, d’épaisseur et de sens que la suite élusive des jours. J’ai toujours poursuivi l’utopie d’une vie écrite, l’inverse de la biographie, ce que j’appelle la graphobie, à ne surtout pas confondre avec la graphophobie, car il s’agit au contraire d’une graphomanie.
Depuis l’affaire Camus, vous autocensurez-vous beaucoup dans votre journal ?
J’essaie, mais j’ai du mal. Je n’arrive pas encore tout à fait à écrire sans guillemets un adjectif comme issu-de-la­diversité. Mais je ne désespère pas, ça viendra. Et puis les officines de rééducation ne manquent pas.
Lecteur assidu et attentif de votre Journal, je vous reconnais dans votre dernier roman, Loin. Est-ce que je me trompe ?
A cette question, tous les romanciers, et vous êtes bien placé pour le savoir, ont toujours fait la même réponse, et elle est vraie : oui et non. Du personnage central de Loin il y a longtemps que je n’ai plus l’âge, je n’ai pas les goûts sexuels, et surtout, contrairement à lui, je ne m’éloigne pas, je ne disparais pas, je reste, jusqu’à présent, fidèle au poste, pour le meilleur et pour le pire, même si mon poste est un peu écarté. Disons que ce personnage acte, selon un mot péniblement à la mode, une virtualité de moi, l’absence. Nous avons tous les deux un goût marqué pour n’être pas là, mais lui le pousse beaucoup plus loin.
Je sais que vous consacrez le maximum de votre temps à l’écriture, ou à des lectures destinées à nourrir l’œuvre en mouvement. Mais prenez-vous sur votre temps de lire vos contemporains ? Lesquels ?
Lévi-Strauss, c’est un contemporain ? Philippe Muray ? Claude Simon ? Ou bien voulez-vous dire les vivants ? Yves Bonnefoy est vivant, Dieu merci, Pascal Quignard aussi, Onuma Nemon également, je crois, et Katharyn Molnar, qui écrit le français si drôlement en hongrois (ou l’inverse)…
Pouvez-vous réagir à cette réflexion de Jacqueline de Romilly dans Le Point du 25 janvier 2007 :
« Apprendre à penser, à réfléchir, à être précis, à peser les termes de son discours, à échanger les concepts, à écouter l’autre, c’est être capable de dialoguer, c’est le seul moyen d’endiguer la violence effrayante qui monte autour de nous. La parole est le rempart contre la bestialité. Quand on ne sait pas, quand on ne peut pas s’exprimer, quand on ne manie que de vagues approximations, comme beaucoup de jeunes de nos jours, quand la parole n’est pas suffisante pour être entendue, pas assez élaborée parce que la pensée est confuse et embrouillée, il ne reste que les poings, les coups, la violence fruste, stupide, aveugle. »__
Je puis réagir par un accord complet. J’ai écrit une Grande Déculturation et je suis désolé de ne pas trouver le temps, avec tous mes fers au feu, de rédiger sur un coin de table son livre-frère, Décivilisation. Avec l’effondrement des systèmes éducatifs et de l’autorité parentale, avec la disparition même des concepts d’enfance et d’adolescence comme temps de latence et propédeutique de la vie, avec le recul devant le flot incessant des nouveaux venus des quelques peuples qu’un très long effort avait progressivement habitués à ce moins pour le plus qui est au vortex de l’état politique, de la convention démocratique, de ce que j’appelle le pacte d’in-nocence, c’est-à-dire de non-nuisance, nous assistons à un rapide réensauvagement du monde, qui sera bien pire que la sauvagerie primitive parce que bien plus armé, bien plus prodigue en moyens de nocence, bien plus dépourvu de toute échappatoire pour ses victimes, surtout, c’est-à-dire chacun de nous. Le triomphe absolu, mais d’abord culturel, de la petite bourgeoisie planétaire, qui, comme le dit Agamben dans La Communauté qui vient, « est vraisemblablement la forme sous laquelle l’humanité est en train de s’avancer vers sa propre destruction », d’une part, et d’autre part l’effroyable croissance démographique, qui rend vains avant même qu’ils soient conçus tous les efforts écologiques, fomente un monde sans absence, cette espèce de banlieue généralisée où il devient impossible, précisément, d’être jamais loin : s’éloigner d’une zone de nocence, de laideur, de bêtise, de violence, de bruit, ce n’est jamais que se rapprocher d’une autre. La prison n’a pas besoin de murs, puisqu’elle est le monde. Or la petite bourgeoisie est bien la classe de ce désastre parce qu’elle est la première des classes dominantes à ne pas fonctionner sur l’exclusion, comme la bourgeoisie et l’aristocratie avant elle, qui faisaient tout pour n’être pas rejointes, mais sur l’inclusion forcée au contraire, qui rend impossible, pour vous, pour moi, pour chacun de nous, de n’être pas petit-bourgeois, c’est­-à-dire la victime de la dictature de tous les autres. L’école n’a plus guère pour fonction, comme la télévision, que de former des petits-bourgeois incultes, à partir des enfants et petits-enfants de bourgeois cultivés comme des enfants des prolétaires culturellement défavorisés. Le monde petit­-bourgeois coïncide exactement avec lui-même, il n’a pas d’extérieur. L’ensauvagement qui vient n’aura pas le recours des forêts, des landes, des solitudes, comme la sauvagerie primitive : il n’offrira que la banlieue universelle, c’est-à-dire la nocence à tous les coins de rue.
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