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Paru dans Revue des deux mondes
Date Mai 2010
Titre Journal littéraire : Barrès, Bénichou, Camus, La Tour du Pin, Pagnier…
Auteur Michel Crépu

Lundi

Depuis quelque temps, penché sérieusement sur le cas Barrès. Songeant, pas plus que cela, mais il faut se méfier de ces moments de flottaison insignifiante, à la postérité littéraire de Chateaubriand, le nom de Barrès m’est arrivé soudain comme de nulle part. (Pas tout à fait, si je repense à ce verre pris avec Charles Ficat au bar du Lenox, rue de l’Université, tranquillement désert, entre 18 heures et 20 heures, où nous parlâmes longuement dudit ainsi que de quelques « pirates » de Led Zeppelin, rien à voir avec la Lorraine de l’auteur du Roman de l’énergie nationale.) Toujours est­il que Barrès est donné comme un successeur du vicomte, je ne sais pas très bien pourquoi, ayant fort peu lu Barrès, mais cela m’intrigue. Il me semblait que c’était plutôt Céline, le vrai successeur, cependant je suis tout prêt à examiner le dossier. Une quasi-envie de lire Barrès, inédite pour moi. Donc un peu de tout, en vrac : le Culte du moi, les dix volumes des Cahiers, Du sang, de la volupté et de la mort.
Dans le tome I des Cahiers, 1896-1898 [1], cette citation de Guizot sur Chateaubriand :
« Il était de ceux envers qui l’ingratitude est périlleuse autant qu’injuste, car ils ressentent avec passion et savent se venger sans trahir. »
Savoir se venger sans trahir : comment ? Par l’ironie, la distance railleuse et respectueuse en même temps, dont use Chateaubriand à l’endroit des Bourbons. Il a été rejeté par eux, ils ont tout fait pour le tenir loin des affaires. Pour lui, c’etait toujours : « Revoilà notre poète avec sa liberté de la presse, quel emmerdeur. Dites-lui que nous sommes sortis. » Dans le fond de son cœur, il est probable que Chateaubriand n’a pas bien vécu cette mise à l’écart, mais plutôt se faire découper à la tronçonneuse que de lâcher un zeste de dépit. Donc, ironie respectueuse. En même temps qu’il s’incline comme un mousquetaire, il verse le poison dans son encrier. Opération à double effet contradictoire : je m’incline, je plonge mon poignard dans le ventre mou des imbéciles. La visite à Charles X, exilé à Prague, ce dernier disant à Chateaubriand dans la pénombre du salon : « Eh bien, monsieur de Chateaubriand, je crois que vous avez raison. » Victoire absolue de l’écrivain par 40 à 0.

 

Sur Barrès, Guy Dupré est certainement aujourd’hui le meilleur lecteur, le plus capable de comprendre de l’intérieur. Je lis sa préface à la correspondance Maurras-Barrès, la République ou le roi [2], un vrai petit chef-d’œuvre d’intelligence critique. Il ne faut pas tout mélanger : Barrès et Maurras n’ont pas cessé de se tourner autour, ils n’ont jamais vraiment fait équipe. Barrès ne peut pas entrer jusqu’au bout dans la logique monarchique de Maurras et cela pour une raison très simple : c’est que, quoi qu’il en ait eu, il a goûté à la coupe romantique d’un sublime Nihil inoubliable. Et puis, il a également un sens à lui de la République. Jaurès assassiné, il se rend au chevet de la dépouille du leader socialiste. On ne voit pas Maurras faire cela.
Comme je cause du cas Barrès avec Nathanaél Dupré-Latour, auteur brillant d’un petit essai (petit par la quantité) sur l’esprit « conservateur » qui n’a pas encore, scandaleusement, trouvé d’éditeur, il me rappelle la déclaration d’Aragon — je cite grosso modo : « si je dois être quelqu’un, je suis barrésien. » À retenir.
Le premier traumatisme, pour Barrès : la guerre de 1870. Dupré emploie l’expression (à moins qu’elle ne soit de Barrès lui­même, je ne sais plus) de « Sedan inténeur ». Autrement dit, la défaite n’est pas seulement militaire, mais spirituelle. En réalité, tout commence là.
Ensuite l’affaire Dreyfus, puis la Grande Guerre. L’enchaînement est parfait. On voit les ressorts profonds. Pour Dreyfus, ce qui joue follement contre lui : l’idée qu’un seul, par sa faute — trahison ou maladresse, qu’importe —, met en péril le renseignement et pour finir l’ensemble de la nation. « Un seul ne mérite pas qu’on s’occupe de lui quand il menace l’ordre social tout entier » (Maurras).
Pour Maurras, Chateaubriand est un vulgaire « anarchiste ». Il l’écrit en toutes lettres dans l’étude qui figure dans le petit volume : Trois idées politiques, consacré à Chateaubriand, Michelet, Sainte­Beuve. Ce que Maurras ne supporte pas : la place dévolue par Chateaubriand à l’« imagination ». Le Génie du christianisme n’est pas un livre de théologie mais de poésie : là est le crime, pour Maurras. Rien à voir de ce point de vue, avec Barrès, si deleuzien dans ses ramifications subjectives, véritables rhizomes biscornus qu’on voit à l’œuvre dans Un homme libre (deuxième volet de la trilogie du Culte du moi). Au demeurant, son dandy modèle ne jure que par le Congrès de Vérone, merveilleux précis de diplomatie écrit par un Chateaubriand bien loin du Génie de ses débuts. Mais cela revient toujours au même.
Ce que Maurras ne veut pas admettre : que la poésie chrétienne de Chateaubriand repose bel et bien sur une théologie, disons plutôt une philosophie religieuse, en grande partie (à l’époque du Génie) héritée de Rousseau, mais pas seulement. Une conception très rigoureuse de la liberté individuelle commande chez lui à tout le reste. Or cette conception ne dérive pas de Rousseau, mais de plus haut, vers les premiers Pères de l’Église, en réalité. On va trop vite quand on sourit des exaltations érudites de Chateaubriand. Joubert, qui a le mieux compris, dans une lettre extraordinaire adressée je crois à Pauline de Beaumont, la personnalité de Chateaubriand, lui dit de faire attention à ne pas oublier qu’il est d’abord là pour « enchanter ». Joubert a naturellement raison, mais il reste que les lectures ascétiques des Pères ne comptent pas pour rien, elles ne sont pas là pour le décor. Chateaubriand a vraiment travaillé !
(Je reviendrai plus tard sur le cas Maurras, notamment grâce à ce beau livre de Jean de Fabrègues dont P.G. m’a parlé. Pour l’heure, c’est Barrès qui m’occupe. Maurras attendra.)

Mardi

Citation de Renan dans le même Cahier de Barrès, 1896-1898 :
« La grande affaire de ma génération a été le passage de l’absolu au relatif, de la certitude à la négation sans perdre sa valeur morale. »
Barrès lui-même :
« Nous repoussons les religions révélées, à cause de ce qu’elles contiennent et à quoi nous ne pouvons croire. Mais Auguste Comte a fort bien saisi le culte des morts, des héros qui nous permettraient de nous passer de ces religions, tout en nous donnant le lien social religieux. »
Eh bien, on peut dire que je n’ai pas perdu ma journée.
Dieu du ciel, je sens qu’il me va falloir lire Auguste Comte, perspective effroyable. Rien ne m’ennuie plus que cette obligation. Allons, je vais tricher, personne n’en saura rien, je vais trouver un brave type qui me résume tout ça pour pas cher, sinon je sens que je n’y arriverai pas. Or impossible d’éviter complètement cet affreux Comte, qui a tellement compté, c’est bien le cas de le dire. Paul Bénichou, me semble-t-il, en parle très bien : si je pouvais m’en sortir grâce à Bénichou, ah je serais sauvé !
Souvenir en passant. Bénichou dans son appartement de la rue Notre-Dame-des-Champs, où j’étais venu lui parler du Sacre de l’écrivain, sa malice, ses yeux noirs de Méditerranéen. Je n’ai jamais cessé de lire et relire Morales du Grand Siècle [3] : _essai parfait, limpide, humble, étincelant.

Mercredi

Toujours Barrès. Encore cette perle, dans le même Cahier 1896-1898 :
« Le mysticisme est toujours prêt à se tourner en nationalisme. »
Dommage que Péguy ne soit pas là, je veux dire près de moi, car je sens que nous aurions une bonne conversation. Péguy a creusé son affaire à cet endroit, mais Péguy, contrairement à Barrès, ne « repousse » pas la religion révélée. Jusqu’où Péguy ne repousse pas, c’est la question.
La fameuse inscription, lue par Barrès sur une tombe à Tolède, un classique du « Best of Barrès » : « Hic tacet pulvis, cinis et nihil. » Chateaubriand eût pu recopier la même sentence. On part de la cendre, on revient à la cendre. Le motif, c’est l’intermède entre les deux : l’Histoire, le soupir. L’Histoire comme soupir.

Jeudi

Les héritiers du vicomte à examiner de près : Céline, d’abord. Le Voyage, Féerie pour une autre fois en passant par Nord, D’un château l’autre, Rigodon : opérettes « déjantées » (j’ai honte d’employer cet adjectif qui court les gazettes branchées) en suite aux Mémoires d’outre-tombe.
Ensuite : Barrès, Montherlant, Aragon. On verra plus tard.
Barrès écrit dans le même Cahier que « souvent, il a lu les Martyrs en coupant chaque livre d’un chapitre de l’Itinéraire de Paris à Jérusalem ». Il devait avoir lu l’exquis volume de Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, où ce dernier reproche au vicomte d’être tantôt forcé dans le pastiche homérique (les Martyrs), tantôt forcé dans le « comment c’est fait » (mes collègues journalistes diraient le making of), et c’est l’Itinéraire.
Dans son recueil, Sainte-Beuve est inouï de méchanceté cauteleuse avec Chateaubriand, mais il mord bien, aux bons endroits. Il a des dents de fenec, petites, ultrafines, des rasoirs. Sainte-Beuve déchiquetant une pauvre victime à petits coups de rasoir est passible de la cour des droits de l’homme. Quand je pense qu’on lui a fait une réputation de crétin myope, il y a de quoi rire. Il est vrai qu’il a mordu Chateaubriand en sachant qu’on ne mord pas le soleil. Mais l’épreuve mérite d’être relue attentivement.
Par exemple, il analyse très bien pourquoi, avec les Martyrs, Chateaubriand est allé dans le mur : il a forcé la note, comme quand on insiste pour visser à tout prix alors qu’on sait que la vis n’est pas la bonne. Sainte-Beuve (il n’y a définitivement que lui pour noter ce genre de choses) écrit que Chateaubriand n’a pas le fluide de Fénelon dans Télémaque, qu’il manque en somme de naturel là où Fénelon s’envole doucement, l’air de rien, au-dessus des eaux. Remarque d’une justesse terrifiante, qui pose tout le problème que Chateaubriand va résoudre avec les Mémoires : comment être épique et naturel à la fois ? Dans les Martyrs, Chateaubriand s’épuise à une mise en scène théâtrale du type Hélène Cixous au festival d’Avignon : trop de symboles, trop d’allégories, trop d’intentions louables qui se heurtent à toutes sortes d’apories qui n’échappent pas à Sainte-Beuve, lequel note suavement : « c’est toujours un inconvénient pour un poème d’être dans le cas d’avoir affaire avec les docteurs. »

 

Dans les Natchez, cette corbeille : « des melons d’eau, des plaquemines sèches, des pommes de mai… »
Dans les Martyrs : « Tout était désert à Éleusis, et dans le canal de Salamine, une seule barque de pêcheur était attachée aux pierres d’un môle détruit. » (Tout le Rivage des Syrtes sort de là.)

Vendredi

Si je résume, à mi-parcours, mes premières impressions barrésiennes :
Grande finesse, grande subtilité au point même de donner à son lecteur (à moi en tout cas) l’impression qu’il ne sait jamais exactement où il se trouve. Plutôt un bon point. Il est bien clair que son « patriotisme », sans doute animé par un « Sedan intérieur », est d’une redoutable perversité, la conséquence d’un nihilisme non surmonté.
Mauriac a ce mot, dans la Rencontre avec Barrès : « il déifie la poussière ». Souvenir ici d’une conversation avec Roger Stéphane, la première, vers 1985. Lui : « Quels sont vos rapports avec Barrès ? » Moi : « J’ai été présenté par Mauriac. » Son gros chien qui se remuait dans l’ascenseur, ensuite dans la petite gimbarde, direction Le Récamier. À table, Stéphane parlait de Martin du Gard, de Malraux et de Chateaubriand.
Barrès me donne chaud. Il n’ouvre pas les fenêtres. On est dans une serre, la chemise vous colle. Il n’a pas l’air de s’en rendre compte. Dites, Barrès, est-ce qu’on ne pourrait pas ouvrir un peu ? Silence, vulgarité de la question.
La Lorraine, son Combourg. Un Combourg substantialisé, nationalisé. « Le vieux jardin sentimental ». Il note dans son Cahier 1896-1898, cette remarque de Schiller : « Une certaine tendance philosophique qui est le propre des natures sentimentales… » Tout cela me semble relever d’une complexité de tissus entremêlés, prise dans un pathos d’époque.
(Il faudrait que je retrouve le volume de sa correspondance amoureuse avec Anna de Noailles.)

Samedi

Back to Renaud Camus. Il y avait longtemps, trop longtemps que je ne m’étais régalé à la lecture de son Journal ; la dernière fois, c’était pour Corée l’absente et depuis plus rien. Rien, je veux dire de mon côté, car du sien, quel boulot ! Aussi bien des opuscules, tel Théâtre ce soir, que la continuation de cette splendide série des Demeures de l’esprit, un volume consacré au Nord-Ouest français, un autre au Danemark et à la Norvège. On dirait que Renaud Camus, aiguillonné par l’indifférence à ses travaux (ce n’est pas moi qui le dis, mais lui-même), poussait d’autant les feux. Le sentiment de l’échec le galvanise, voilà quelqu’un qui n’a pas l’air de céder facilement à la déprime. À la bonne heure.
Comme je voulais me mettre d’abord à lire le volume Nord­Ouest, attiré par les photos (celles de l’auteur) et me réjouissant à l’idée d’entrer chez Ronsard, Du Bellay, Maupassant, Renan, Barbey et tant d’autres, j’ai brusquement changé d’avis, préférant me mettre au volume Danemark-Norvège [4]. Une envie d’inconnu patronymique pur, impossible à trouver chez les Français, condamné que je suis, comme lecteur, à découvrir de nouveaux aspects, mais rien qui surgisse du néant, comme avec ces noms danois de Grundtvig, de Christine Swane, de Carl Nielsen ; ou bien norvégiens comme Garborg, Knudaheio, ou Ole Bull…
L’opération n’a marché qu’à demi, non que j’ai été déçu par le nord scandinave — même si le prétendu « âge d’or des lettres danoises » (seconde moitié du XIXe siècle) ne recouvre finalement que des seconds couteaux, comparés à nos barons de la bibliothèque, un Balzac, un Flaubert, il n’y a rien de chauvin à le constater et quel calme unique au monde et puis, après tout, ce sont les « demeures » qui comptent et celles-ci sont absolument toutes magiques. En fait, j’avais seulement besoin de ce petit détour géographique pour en revenir aux noms français. Pour les désirer à neuf, si je puis dire. Bien m’en a pris, car j’y ai fait une très belle découverte en la personne de Patrice de La Tour du Pin, poète que j’ai à peine lu et dont Renaud Camus recopie un poème admirable [5], poème de jeunesse, tout à fait le genre de poème que j’aimerais connaître par cœur :
« Les bois étaient tout recouverts de brumes basses,

Déserts, gonflés de pluie et silencieux ;
Longtemps avait soufflé ce vent du Nord où passent
Les Enfants sauvages, fuyant vers d’autres cieux,
Par grands voiliers, le soir, et très haut dans l’espace.

Et je me dis : je suis un enfant de Septembre,
Moi-même, par le cœur, la fièvre et l’esprit,
Et la brûlante volupté de tous mes membres,
Et le désir que j’ai de courir dans la nuit
Sauvage, ayant quitté l’étouffement des chambres. »
La Tour du Pin est né dans ce château du Bignon-Mirabeau, au sud-est de Nemours, non loin d’Egreville, où vécut Jules Massenet, également lieu de naissance de l’épatant et « blakien » comte de Mirabeau. Le château en lui-même n’est pas si beau que certains prieurés — celui de du Bellay, par exemple, où même le Cuverville de Gide et ne parlons pas de l’extraordinaire Saché de Balzac. Mais, nous dit Camus, La Tour du Pin « l’adorait » : on imagine bien un château pleinement habité, plein de vie, de famille, de tranquillité spirituelle. La Tour du Pin avait connu le stalag pendant la guerre, auprès de Jean Guitton et d’Yves Congar, dominicain qui devait devenir une des « stars » de Vatican II. Sa poésie s’est ressentie de son évolution religieuse, s’éloignant des « grands voiliers du soir » pour des pages peut-être (je dis peut-être, en ayant si peu lu, mais à chaque fois un peu découragé) plus lourdement chargées de sacré, comme dans la grande trilogie : le Jeu de l’homme en lui-même, le Jeu de l’homme devant les autres, le Jeu de l’homme devant Dieu. Je vais retenter ma chance, Renaud Camus me donne l’exemple. Tout cela à cause d’un simple poème de jeunesse…

 

Quant au Journal de l’année 2007, intitulé Une chance pour le temps, rien de particulier à signaler, pas de « grand moment » — mais je n’ai pas fini. Qu’est-ce qu’un grand moment, dans un journal intime ? Une cristallisation plus forte, un concours de circonstances finissant par produire un effet de récit à l’intérieur du livre. Chez Camus, il peut y en avoir de plusieurs sortes, qu’il s’agisse d’un voyage (celui en Écosse, dans le journal Rannoch Moor, 2003 en était un, formidable et drôle) ou d’une lecture, comme celle du Leviathan de Hobbes dans un autre volume, ou bien encore des tracas domestiques qu’on suit volontiers comme s’il s’agissait d’un feuilleton, voire d’une série américaine à l’ancienne, du type Ma sorcière bien aimée. Pour l’instant, je n’ai pas éprouvé de telles sensations.
Autre chose, qui touche au Camus dans ses relations conflictuelles avec l’époque. Le Camus qui relève les fautes de prononciation à la radio, à la télévision, qui s’exaspère des « foutus fichus » — il parle du voile musulman dont se revêtent désormais nombre de jeunes filles pieuses ou qui veulent en avoir l’air. Comment ne pas se souvenir ici des sœurs de l’Immaculée Conception qu’on voyait encore jusqu’à la fin des années soixante-dix marcher dans les rues avec leurs cornettes blanches quasi cubistes : les dernières qu’on ait vues, c’était dans la Grande vadrouille, le film de Gérard Oury, dont je me demande s’il pourrait être, aujourd’hui, tourné de la même façon, les Allemands y étant beaucoup plus allemands (c’est-à-dire gros et bêtes) que nazis. M’intéresse ici la constance avec laquelle un individu donné choisit de ne rien laisser passer qui contrevienne, dans son esprit, à l’idée qu’il se fait de la vie qu’il souhaite se donner. C’est un genre d’héroïsme ou plutôt de plaisir supérieur. Avec cela un humour sur soi constant qui répand un air continûment frais au travers des pages, un peu comme ces discrets ventilateurs qui font voleter les mèches de participants à une émission de télévision.
Réactionnaire, Camus ? Anti-moderne ? Suprêmement incorrect ? Je ne dirai pas cela, non, et d’ailleurs cela m’est égal de répondre à ces questions lassantes, tant il est vrai que ces journaux doivent être lus dans leur continuité, leur sinuosité propre. Nul n’est obligé de se sentir assailli comme il en convient lui-même, à un tel point d’intensité. Ce n’est nullement mon cas, tout au contraire. J’ai les meilleures relations du monde avec mon marchand de journaux vietnamien, mon épicier marocain, mon serveur de pizzeria algérien, et mon boulanger est japonais. Et j’aime infiniment cette sorte d’américanité à la française.
Quel ennui d’avoir à insister sur tout cela, quelle fatigue, quel manque d’aisance. Vite, un bon livre.

Dimanche

Rien ne dit que la mystérieuse Christiane Räntz (1778-1831) dont Dominique Pagnier nous raconte la vie dans ce très beau livre, la Diane prussienne [6], ait réellement existé. Si l’auteur n’était pas aussi doué, nous aurions peu de peine à dissiper ses philtres magiques. Mais quel diable de livre, si envoûtant, si subtil, autour d’une femme poète, contemporaine de Hölderlin dans l’Allemagne des Lumières, celle des romantiques, de Karl Philipp Moritz et son admirable Anton Reiser. On baigne ici dans un monde pénétré tout entier par la beauté de la littérature, sa puissance de fascination. À la veille d’un autre monde qui se lève, la fragile silhouette de Christiane Räntz a quelque chose de mystérieusement prophétique et d’enfantin. Splendide livre.

Notes

[1] Maurice Barrès, Mes cahiers, tome I, 1896-1898.
[2] Maurice Barrés, Charles Maurras, la République ou le roi, correspondance inédite, 1888-1923, réunie et classée par Hélène et Nicole Maurras, commentée par Henri Massis, introduction et notes de Guy Dupré, Plon, 1970.
[3] Paul Bénichou, Morales du Grand siècle, Gallimard, « Folio », 383 pages, 7,70 euros.
[4] Renaud Camus, Demeures de l’esprit, Danemark-Norvège, Fayard, 29,90 euros.
[5] Patrice de La Tour du Pin, « Les enfants de septembre », in la Quête de joie, Gallimard, coll. « Poésie », 1967, 251 pages, 8,70 euros.
[6] Dominique Pagnier, la Diane prussienne, Champ Vallon, 304 pages, 19 euros.
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