Photo © Renaud Camus
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Roumains en regard

TitreRoumains en regard
AuteursJean-Jacques Moles et Renaud Camus
ÉditeurJean-Jacques Moles
Date de parutionjuin 1999
 

Texte de Renaud Camus

La vérité qui sourit,
en jupe roumaine
Invitées au mariage ; Săpânţa, Maramureş. 1991
Invitées au mariage ;
Săpânţa, Maramureş.
1991
Voici un préfacier dans une bien curieuse situation. Par position structurelle, en quelque sorte, par définition d’emploi, par rôle assigné, il se trouve requis de dire pourquoi il aime ce qui est le plus contraire, en vérité, à sa propre façon d’appréhender le monde, de voyager, de voir, d’entrer en relation avec les contrées et les êtres – le plus contraire à sa propre nature, en somme.
Il doit faire, à propos d’un autre, l’éloge des vertus mêmes qui lui font le plus cruellement défaut.
Qu’on me permette de l’écrire ici une centième fois, pour mémoire, et pour la clarté du propos : le sympa, pour moi, voilà l’ennemi - ce méchant petit mot, et ce plus méchant petit concept (assez peu conceptualisé qui plus est, qui pis est) , scie d’entre les scies du français contemporain, à égalité, ou presque, avec le régnant c’est vrai que…, et à peine moins éprouvant pour les nerfs. En lui se résume lamentablement, cent cinquante fois par jour, (sympa, pas sympa / très sympa, supersympa / hypersympa), pour des millions de nos compatriotes, le jugement moral, le jugement social, et même le jugement esthétique. Or s’il y a une chose que l’art n’est pas, à mon avis, qu’il n’est vraiment pas fait pour être, qu’il est indifférent qu’il soit ou ne soit pas, d’ailleurs, c’est bien sympa, par exemple ! Est-ce que la Hammerklavier est sympa ? Y a-t-il rien de moins sympa que Tristan et Isolde ? (Oui, Parsifal, peut-être. Et certainement tout Boulez à commencer par Boulez). Est-ce qu’ils oseront aller jusqu’à trouver sympa La Recherche du Temps perdu, Les Demoiselles d’Avignon, Mark Rothko, Eisenstein, Stieglitz, Berenice Abbott ?
Bien sûr, ils ont déjà osé. Avec ça qu’ils allaient se gêner !
Jacques-Henri Lartigue est assez sympa, j’en ai peur. Robert Doisneau est l’essence du sympa, il va sans dire. Ne parlons pas d’Édouard Boubat.
D’ailleurs ne parlons plus de tout cela. N’en disons plus un mot. Je ne vais pas réenfourcher ce vieux canasson fourbu, et partir en campagne pour la millième fois contre tous ces moulins réaménagés style poutr. app., seul contre tous (sur la paranoïa, voir plus bas).
Le problème, mon problème ici, c’est que je ne connais rien, ni personne, ni d’art, ni d’homme, qui soit plus sympathique que Jean-Jacques Moles, et que ses photographies…

On sent bien que la seule façon de m’en tirer sera de transformer en mur de béton ce qui est peut-être une feuille de papier à cigarette, en fait, et d’énumérer longuement les énormités, les immensités, les masses colossales de nuances qui séparent le sympa, cette idéologie dominante, et le sympathique, caractère de l’âme, du regard, du visage, du corps, de l’attitude, du comportement. Entre ces deux termes rien à voir pourrais-je aller jusqu’à prétendre, de plus ou moins bonne foi. Au demeurant je pense que le coup peut se jouer, et la thèse se soutenir à peu près. Mais ici n’en est peut-être pas le lieu. J’ai déjà trop parlé de moi (j’ai peur que ce ne soit pas fini), et de mes soucis ontologiques. Nous sommes là pour traiter de photographie ; pas de phobies domestiques, ni de névroses langagières, ni de mythologies contemporaines. Cependant on voit bien que… Mais, bon…
iloşeşti. 1996
Miloşeşti.
1996
Jean-Jacques Moles et moi sommes à peu près voisins, en Lomagne. Il habite Maubec, et chaque fois que je le vois je pense à ces beaux vers d’Evadné, de René Char, dans Fureur et Mystère :
Le château de Maubec s’enfonçait dans l’argile.
L’été et notre vie étions d’un seul tenant.
C’était au début d’adorables années.
La terre nous aimait un peu, je me souviens.
A dire le vrai, même si tous ces vers sont exacts, cette strophe, elle, n’existe pas. Elle est la création cavalière de la mémoire sélective. Mais où pourrait-on être cavalier, je vous prie, sinon au pied du château de Maubec (d’autant qu’à Maubec, mauvais bec, que je sache il n’y a pas de château) ?
Jean-Jacques Moles et moi, d’autre part, aimons beaucoup la Roumanie. Et c’est aussi une chose qui crée des liens. Encore que, pour être tout à fait honnête, c’est lui, surtout, qui aime la Roumanie. Moi je m’y intéresse, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Oh ! je l’aime bien aussi, j’en aime beaucoup l’espace, les noms, l’histoire, les paysages, certains sites, et ce que je peux savoir (ce n’est pas grand chose) de sa littérature. Mais enfin, jusqu’à nouvel ordre, elle n’est pas précisément le pays que je choisirais entre tous pour un voyage d’agrément. Je trouve que la vie y est bien rude – pour les Roumains d’abord, certes, mais aussi pour les étrangers, les voyageurs, surtout ceux qui s’attardent de part et d’autre des Carpates (des Carpathes, comme écrit Jules Verne) une fois les beaux jours dépassés. On ne sait jamais où se loger, les hôtels sont rares et glaciaux, la plupart des restaurants sont misérables, une fois quittées quatre ou cinq villes (et encore). Trouver de l’essence, à ma dernière visite, c’était la croix et la bannière (et quant aux routes n’en disons rien (c’est d’ailleurs un point qui ne me dérange pas du tout).
Jean-Jacques Moles n’a pas de ces problèmes, de toute façon. Il est en Roumanie comme un poisson dans l’eau. Il dit :
“Les Roumains sont tellement hospitaliers, à ce point c’est vraiment incroyable ! Ils vous invitent chez eux, ils ne savent pas quoi faire pour vous faire plaisir. Ils vous offrent de l’alcool, des repas gigantesques, ils vous convient à leurs fêtes de famille, ils vous présentent à tous leurs amis. Et quand vous partez, quand vous arrivez à partir (parce qu’ils veulent à tout prix vous retenir), ils vous donnent des adresses de tous les côtés, de gens qu’il faut absolument que vous alliez voir, et qui vous accueilleront à bras ouverts, exactement comme l’ont fait les premiers. Et tout recommencera aussitôt.”
Il dit, donc. Et comme il croit, dans sa gentillesse sans limite, que tout le monde a une aussi bonne nature que la sienne, est aussi souriant, à l’aise partout, et en aussi heureux accord avec le monde, avec les êtres, le sens, il ne se rend pas compte que le genre de situations qu’il décrit, le type de voyage qu’elles impliquent, le mode d’être qu’elles définissent, c’est très exactement, à moi, ce qui m’inspirerait la plus grande horreur.
Serveurs au parc d’attractions Hermes ; Slobozia. 1995
Serveurs au parc
d’attractions Hermes ;
Slobozia.
1995
Songez, et mesurez l’ampleur du malentendu – je ne suis pas spécialement sympathique, moi, on l’aura compris (et sympa encore beaucoup moins, je l’espère). Déjà je déteste ces hostelleries nouvelle manière, ou ces auberges, ou fermes- auberges, où les patrons vous assurent que les clients, pour eux, ne sont pas du tout des clients, mais des amis. Si je suis client, je veux être client ; et jouir des droits des clients, au premier rang desquels l’anonymat, le silence, la retraite, la plus totale liberté d’aller et de venir sans qu’on me demande rien, le loisir de me taire et l’assurance qu’on ne va pas me raconter sa vie contre mon gré, ni m’inviter à raconter la mienne. Et si j’essayais de me faire des amis, de nouveaux amis, il me semble que je ne les chercherais pas au premier chef parmi les hôteliers et aubergistes, au moins dans l’exercice professionnel de leurs fonctions. Alors loger chez l’habitant, comme on dit…
Surtout quand on ne le paie pas. Quand il ne veut pas qu’on le paie. Quand ce serait l’offenser gravement que de lui proposer de le payer. Quand votre seule présence paraît le mettre en joie. Vous voilà condamné au “rapport humain”, en somme – au trop fameux et redoutable “rapport humain”. Jean-Jacques Moles ne demande pas mieux, lui. De rien d’autre il ne nourrit plus intimement son art.
Sympathiser c’est souffrir avec, on s’en souvient. Et certes il y a de la commisération, dans cet art. Mais la souffrance et la misère sont loin d’être les seuls états qui s’y partagent. C’est l’humanité qui s’y rompt comme un pain.

Ceux qui ne trouvent rien à redire au mot sympa, et qui trouvent à le dire et redire, au contraire, de l’angélus de l’aube à l’angélus du soir, à tout propos, ont en général les plus fortes objections à l’endroit de gentil, en revanche, et de la gentillesse en général – du mot, sinon de la chose. Ces termes, à leurs yeux, sont tout à fait péjoratifs, à leurs oreilles. Or voici, qu’est-ce que j’y peux : Jean-Jacques Moles est la gentillesse incarnée, parue, rendue visible. Rendue visible par son visage, par son sourire, par son attitude, par son être et bien sûr par ses photographies. Mais de ses photographies, dans ces conditions que j’ai dites, à cause de cette fâcheuse ambiguïté sémantique que je viens de relever, je ne puis absolument pas vanterla gentillesse. Je le regrette, car je trouve que c’est une de leurs plus manifestes vertus. Et quel était cet écrivain qui voulait que l’on mît sur sa tombe : “Au moins il fut assez gentil…” ? Marceljouhandeau, je crois bien – qui, gentil, ne passe pas pour l’avoir été outre mesure (je ne l’ai rencontré qu’une seule fois, et il fut tout à fait aimable, cela dit. Il m’a même offert une rose des sables. C’était un dimanche à La Malmaison
Quand verdira comme une mer le ciel d’automne,
Chantez, mon coeur ! ivous reverrons la Malmaison !
)
Apollinaire prend autrement plus de risques, et se collette à la bonté, lui, carrément – un vocable notoirement difficile à manier. Il désire pourtant l’explorer, car c’est tout un pays qu’il y voit, et même, faut-il qu’il m’en souvienne, et à vous par la même occasion, une contrée énorme où tout se tait.
Fenaison chez les bergers ; Firiza, Maramureş. 1997
Fenaison chez les bergers ;
Firiza, Maramureş.
1997
Ce pays de la bonté, ou plutôt ce pays, virgule, la bonté, c’est peut-être la Roumanie de Jean-Jacques Moles – les images qu’il en rapporte régulièrement peuvent inviter à le penser. Personnellement, ce n’est pas l’impression dominante que j’avais ramenée de là-bas, je l’avoue. J’ai plutôt rencontré une nation sévèrement traumatisée par l’histoire et, dirais-je, paranoïaque (étant bien entendu que le paranoïaque a toujours raison ; et que la Roumanie post-ceaucesquienne, où tous les martyrs sont coupables, peu ou prou (c’était la base du système), et tous les coupables martyrs, a les meilleurs motifs du monde d’être paranoïaque – et schizophrène bien entendu : dans ces parages, c’est parfaitement compatible). Ce serait plutôt le tout se tait du vers d’Apollinaire qui à moi paraîtrait s’appliquer, en l’occurrence : tout se tait, tout s’écoute, tout se cache, tout s’insinue, tout se rappelle à votre bon souvenir et plus souvent à votre mauvais. Rien là qui ne puisse se combiner avec la bonté, au demeurant. D’autant que la bonté, dans la Roumanie de Jean-Jacques Moles, c’est lui qui en fournit le principal, de toute façon. Aux bienveillants tout est bienveillant. Tout est généreux aux généreux.
Il n’entre nul aveuglement, cela dit, dans ce parti pris de sympathie qu’on lui voit (ou bien faudrait-il dire d’amitié, de simplicité, de candeur, de fraternité humaine  ?). Il n’est question de cacher, dans ces images, ni la pauvreté, constante, ni même la misère, quelquefois. La laideur non plus ne nous est nullement épargnée - mais celle des intérieurs, des napperons, des tapisseries, des posters, plutôt que celle des êtres ou des âmes, qui elle n’affleure pour ainsi dire jamais ; comme si elle relevait d’une autre histoire, d’une autre géographie, d’un autre monde, littéralement, que ce voyageur-là ne veut pas voir, et dont il finit par nous faire douter, puisque la méchanceté, apparemment, n’a pas le pouvoir d’impressionner sa pellicule.
Qu’on ne s’y trompe pas – la niaiserie n’est pas dissimulée pour autant. Elle a traversé l’objectif pour arriver jusqu’à nous, intacte, mais sans avoir laissé la moindre trace dans l’art et la manière du photographe. On dirait que ce qui nous est montré, si ce n’est pas favorable aux personnages, est là par inadvertance, et n’a pas été vu. On dirait que ce qui a été vu, et qui pourrait desservir les modèles, n’a même pas été remarqué, délibérément. On dirait que ce que nous remarquons ne parle que de nous, et que le photographe, lui, est ailleurs, en amont, plus haut, plus près des destins et des cœurs.
Piètres destins, serait-on tenté de croire, à notre niveau. Médiocres vies. Ainsi ces deux malheureux dans leur bar, avec leurs spencers damés de cow-boys bavarois : ils sont évidemment ridicules. Mais c’est nous qui sommes ridicules , c’est moi, de les trouver ridicules. Car manifestement, nous dit l’artiste – sans le dire, peut-être sans l’avoir pensé (mais ses images pensent pour lui, et parlent à sa place, en tout cas) –, ce n’est pas là qu’est la question.
Roms du Bărăgan. 1995
Roms du Bărăgan.
1995
L’un de ces deux hommes sourit presque, sur le fond des bouteilles alignées : celui-là n’est pas difficile à sauver, peut-être même se révélera-t-il intercesseur. Mais c’est l’autre qui doit à l’art photographique son salut – à l’art photographique de ce photographe-là. A l’appareil, il s’est offert en toute confiance. Un peu d’ostentation, peut-être ? A peine. Un peu de fierté de son costume, demi-costume ? C’est difficile à croire. Pas de honte, en tout cas, nulle gêne. Il assume, selon l’expression aujourd’hui consacrée. Et s’il sait que la grâce lui fait légèrement défaut, c’est une raison de plus, pour lui, d’être assuré qu’il y a bien droit.
Cette plume impossible, au chapeau ? C’est celle de l’ange de la grâce, qui va descendre dans ce saloon moldo-valaque, ou celle du fameux “petit oiseau” de notre enfance, qui va sortir, ne bougeons plus.
“La morale est une question de cadrage”, selon Godard mille fois cité. Sans doute. Mais quant à la bonté , meme pas besoin de cadrer. Si la photographie est un art ? Bien entendu. Mais c’est d’abord un art de vivre, s’il faut en croire ces images, et tout simplement un art d’être, à l’instar de la poésie. Car le regard de ce gros homme, à la cravate en ficelle : qui l’a fait naître ? A quoi retourne-t-il ? A qui ? Nulle autre grâce que d’être là, dans l’écoulement dujour.
Nulle autre grâce que d’avoir été là, au moment d’un geste ou d’un pli, d’un sourire ou d’un état du ciel. La grâce, c’est cette grande femme maigre qui fane sur une pente, et qui danse avec les bois noirs. Pavane pour tout un monde défunt, pour toute la grande Europe rurale qui meurt, pour des enfances et des étés, pour tout ce que nous ne verrons plus.
La simple chose, la simple chose que voilà, la simple chose que d’être là, dans l’écoulement du jour…

Nombre de très grands poètes, et parmi eux notoirement Saint-John Perse, justement, se sont interdit tout humour, on le sait, comme indigne d’un haut lyrisme. La bonté photographe, de même, si elle peut être assez gaie, à l’occasion d’un jour de fête, ou des retrouvailles d’un ami, se refuse tranquillement à l’humour, et ne saurait pratiquer l’ironie. Elle n’est pas dupe, sans doute – mais elle n’est pas non plus critique. Après tout ce n’est pas son métier.
Cela n’empêche nullement la critique de voyager tout à son aise par le canal qu’innocemment elle lui fournit. Encore s’agit-il d’une critique des choses, et de l’état des choses, et peut-être de l’État tout court, lointainement – non d’une critique des êtres, et certainement pas des êtres présents. Ceux-là n’ont pas de souci à se faire. La bonté pour eux n’est que bonté, elle n’est qu’elle-même, elle s’habite entièrement, serait-ce dans une chambre noire. Elle s’assume, elle aussi. Elle est, tout simplement. Ce qui leur permet à eux, les présents, les très présents, d’être de même, et d’être eux-mêmes, en symétrie – tout juste un peu meilleurs, peut-être, qu’ils ne le seraient naturellement, quotidiennement, les jours où la bonté, la gentillesse, l’amitié, la fraternité, le sourire, que sais-je, l’étranger, la France, ne viennent pas les photographier. Peut-être, et peut-être pas.
Gheorghe Doja. 1995
Gheorghe Doja.
1995
Un autre grand absent, c’est le désir. Rien de ce que nous voyons là, rien ni personne (presque personne, en ce qui me concerne), ne peut inspirer le moindre désir. De la sympathie, certes, de la compassion, de l’amusement quelquefois, de la curiosité éventuellement, de l’amour, qui sait, mais du désir, non : ni pour ces êtres, ni pour ces chambres, ni pour ces bibelots, ni pour ces modes de vie, ni pour ces vies. Cela ne tient pas à la pauvreté : il y a des sociétés aussi pauvres que la roumaine, ou plus pauvres encore, qui inspirent au contraire un très grand désir, un désir physique, un désir sentimental, un désir poétique, un désir politique, à l’occasion, voire des fantasmes d’établissement, ou d’adhésion idéologique (songeons au Cuba de Fidel et du Che, jadis et naguère). Ici, rien de tel. Il y a que les signes, très européens, après tout, nous sont déjà très familiers, trop familiers. L’archaïsme peut nous séduire, l’exotisme aussi, le désuet lui-même, éventuellement – en ce qui concerne le démodé, c’est plus difficile. Plus la Roumanie poursuit la modernité (et a fortiori la mode), plus elle se trompe sur les moyens (sémiologiquement). Comme toujours c’est la prétention qui vous perd, même quand c’est celle des autres, qu’ils vous imposent. La vieille femme au ballon dans la main est très élégante, ces dames tziganes aussi, avec leurs vestes d’homme, dans leur paysage massacré de pylônes et de cables. Mais nos deux barmen (sont-ce bien d’ailleurs des barmen ? Ou bien des garde-chasse pour parc d’attraction animalier ?), ils seraient tout simplement à pleurer (ce n’est pas moi le saint ni le bon gars, dans cette affaire, il ne faudrait pas l’oublier) si l’on s’arrêtait à leur absurde livrée – ce que Jean-Jacques Moles n’est certes pas homme à faire, nous l’avons vu, ni nous derrière lui, secrètement éclairés par lui, purifiés, élevés, rendus meilleurs et plus fraternels (il y avait du travail).
La Roumanie n’est pas seule en cause, en effet. C’est de la Roumanie de ce photographe-ci que nous parlons (dont nous parlons, comme on dit sur France Culture). Il ne s’intéresse guère aux paysages (en tant que photographe, je veux dire). Il ne s’intéresse guère aux villes, à l’habitat, aux monuments. Il s’intéresse aux gens, comme on dit. Il paraît croire dur comme fer (très contrairement à moi, bien entendu, qui ne suis pas sympa pour deux sous, remember) à la possibilité (je ne sais s’il parle ou non le roumain) d’un échange en quelque sorte adamique (well, disons antédiluvien, si vous préférez, et en tout cas prébabélien), d’un échange véritable et fécond, donc, enrichissant, comme on ne dit pas moins, entre les êtres les plus éloignés géographiquement, historiquement, sociologiquement, culturellement, etc.
Non seulement il y croit, mais il a la foi du charbonnier ; et l’on sait qu’elle déplace les montagnes, et peut ressusciter les morts. Les siècles remontent l’escalier, en effet. Est-ce Lazare sorti du tombeau, cette longue Moldave émaciée, visage serré sous le voile ? Andrei Roublev dans son couvent, s’apprêtant à se mettre à la fresque ? Ou bien serait-ce la Faucheuse, ce peintre, reconnaissable à son sourire ?
Il n’y aura pas d’explications, mais on peut réclamer des preuves. Jean-Jacques Moles nous les met sous les yeux.
Ses photographies, c’est le tissu de la Véronique, la véritable icône, le garant de l’orthodoxie. Killroy was here, bien entendu – mais en plus un souffle est passé. Les regards se sont croisés. Il y a de l’ici dans ce là-bas. Il y a du maintenant dans ce passé récent qui s ’enfuit, à la façon de tous les passés. Il y avait du présent dans ce présent, ce qui est bien loin d’être toujours le cas. Et il y a de la vérité sous nos yeux, de la vérité noir sur blanc, dans ce qui n’est que du papier, des signes, de l’écriture, de l’écriture de lumière.
La vérité n’est pas nue, cette fois-ci ; elle n’est pas toujours très bien fagotée, non plus, dans ses diverses hypostases. Choisissons de la voir en habit du dimanche ou de fête, comme cette femme qui en regarde une autre – est-ce sa fille, est-ce sa soeur, une voisine, une amie ? Toutes les deux portent des fichus. La seconde a les yeux fermés, on dirait qu’elle fait la grimace, est-ce le soleil dans les yeux, est-ce le foulard trop serré ? La première regarde et sourit. Elle ne fait pas un mouvement. Aucun désir de préhension. Nulle emprise. Tranquille tautologie de l’autre : l’autre est autre, sans doute, mais pour commencer l’autre est tout simplement. Ce qui nous sort de ce bégaiement impuissant c’est l’amour disons la bienveillance, si le mot vous fait peur – moi j’aime assez la gentillesse, décidément. Ne serait-ce pas agréable à croire, que la vérité ait ce visage-là, qu’elle ait ce regard, qu’elle sourie comme le fait cette femme, qu’en somme elle soit la bonté – et que sa jupe roumaine soit pleine de roses ?
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